{"id":9285,"date":"2017-12-29T11:59:27","date_gmt":"2017-12-29T16:59:27","guid":{"rendered":"https:\/\/aws.psycho-ressources.com\/blog\/?p=9285"},"modified":"2017-12-29T12:00:34","modified_gmt":"2017-12-29T17:00:34","slug":"tranches-de-vie-en-psychiatrie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.psycho-ressources.com\/blog\/tranches-de-vie-en-psychiatrie\/","title":{"rendered":"Tranches de vie en psychiatrie"},"content":{"rendered":"<p><strong><a href=\"https:\/\/aws.psycho-ressources.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/couvert-tranches-psychiatrie.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-9286\" src=\"https:\/\/aws.psycho-ressources.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/couvert-tranches-psychiatrie.jpg\" alt=\"couvert-tranches-psychiatrie\" width=\"287\" height=\"445\" srcset=\"https:\/\/www.psycho-ressources.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/couvert-tranches-psychiatrie.jpg 287w, https:\/\/www.psycho-ressources.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/couvert-tranches-psychiatrie-193x300.jpg 193w\" sizes=\"auto, (max-width: 287px) 100vw, 287px\" \/><\/a>Tranches de vie en psychiatrie<\/strong><br \/>\n<em><strong>R\u00e9flexions d\u2019un infirmier<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Par<em> Dominique Sanlaville<\/em><\/p>\n<p><strong>SOMMAIRE<\/strong><\/p>\n<p>Infirmier en psychiatrie depuis 1977, j\u2019ai voulu r\u00e9aliser un travail de r\u00e9flexion sur l\u2019\u00e9volution de la pratique de la psychiatrie en France. Au travers de quelques cas, au travers de la vie d\u2019un h\u00f4pital, des services que j\u2019ai connus et des coll\u00e8gues et des malades que j\u2019ai rencontr\u00e9s, j\u2019ai essay\u00e9 de transmettre mon exp\u00e9rience et surtout de mettre en \u00e9vidence ce qui me semble indispensable dans la relation avec le malade.<\/p>\n<p><strong>Une psychiatrie d\u00e9shumanis\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>Des anecdotes, des textes simples \u00e0 lire, abordables par tous et m\u00eame parfois volontairement humoristiques pr\u00e9sentent ce monde obscur de la psychiatrie qui fait peur, mais qui est souvent le reflet de celui des gens normaux. Des cas concrets illustrent les diff\u00e9rentes pathologies. Et au fil des pages, se dessine cette r\u00e9flexion qui d\u00e9finit ce que doit \u00eatre le soin. C\u2019est aussi l\u2019histoire de cette psychiatrie qui s\u2019est peu \u00e0 peu d\u00e9psychiatris\u00e9e, d\u00e9shumanis\u00e9e\u2026<\/p>\n<p><strong>Disparition de la psychoth\u00e9rapie<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>La fa\u00e7on de comprendre, de consid\u00e9rer et d\u2019accepter la maladie mentale a beaucoup chang\u00e9. Les imp\u00e9ratifs budg\u00e9taires, les protocoles et une m\u00e9dicalisation trop importante ont r\u00e9duit peu \u00e0 peu l\u2019activit\u00e9 du soignant \u00e0 des gestes techniques aseptis\u00e9s et rentables financi\u00e8rement. La psychoth\u00e9rapie a disparu, le mot inconscient n\u2019est m\u00eame plus prononc\u00e9. Les \u00e9lectrochocs et les attaches reviennent en force. On ne prend plus le temps d\u2019\u00e9couter et de comprendre le patient, de conna\u00eetre son histoire et celle, intimement li\u00e9e, de sa maladie. Il faut surtout le normaliser, effacer ses sympt\u00f4mes pour qu\u2019il ressorte au plus vite avec souvent comme seule aide, son traitement m\u00e9dicamenteux.<\/p>\n<p><strong>Le mal \u00eatre en psychiatrie ne concernerait pas que les patients<\/strong><\/p>\n<p>On a oubli\u00e9 que c\u2019est la relation qui est porteuse du soin. Et sans cette relation th\u00e9rapeutique, le travail de l\u2019infirmier risque d\u2019\u00eatre vid\u00e9 de son sens. En fin de carri\u00e8re, j\u2019ai l\u2019impression que ce m\u00e9tier n\u2019est plus fait pour moi, je m\u2019y sens mal et parfois m\u00eame, il m\u2019arrive de ne pas \u00eatre fier de ce que je fais\u2026 Je constate que mes jeunes coll\u00e8gues ne sont plus motiv\u00e9(e)s et veulent s\u2019en aller. Le mal \u00eatre en psychiatrie ne concernerait donc plus seulement que les patients.<\/p>\n<p><strong><em>Titre: Tranches de vie en psychiatrie<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Auteur: Dominique Sanlaville<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Editeur: Editions Edilivres<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Parution: Juillet 2016<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Pages: 218<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Format: papier 17,50 euros<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Format: num\u00e9rique 1,99 euros<\/em><\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff6600;\"><strong>COMMANDE:<\/strong><\/span><br \/>\n&#8211; <a href=\"https:\/\/www.edilivre.com\/catalog\/product\/view\/id\/761348\/s\/tranches-de-vie-en-psychiatrie-dominique-sanlaville\/\" target=\"_blank\">https:\/\/www.edilivre.com\/catalog\/product\/view\/id\/761348\/s\/tranches-de-vie-en-psychiatrie-dominique-sanlaville\/<\/a><\/p>\n<p><strong>EXTRAIT 1<\/strong><\/p>\n<p>Le priapisme en psychiatrie<\/p>\n<p>Il avait 30 ans environ et \u00e9tait assez fier de lui, de son physique. Il soignait son apparence. Comme tout cycliste qui se respecte, il s\u2019\u00e9pilait et s\u2019huilait g\u00e9n\u00e9reusement tout le corps. Pour qu\u2019on l\u2019admire, il restait volontiers en short et le torse d\u00e9v\u00eatu une partie de la journ\u00e9e.<\/p>\n<p>Si pour lui cela ne repr\u00e9sentait qu\u2019un d\u00e9tail, il \u00e9tait quand m\u00eame arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital en placement d\u2019office, suite \u00e0 des violences envers sa femme et envers les forces de l\u2019ordre. Et comme ce n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois, il y avait des chances pour que le juge se montre beaucoup moins cl\u00e9ment. Mais cette r\u00e9alit\u00e9-l\u00e0 ne semblait pas l\u2019affecter. De m\u00eame qu\u2019il s\u2019accommodait parfaitement de l\u2019interdiction de quitter sa chambre et d\u2019avoir des visites. Il organisait ses journ\u00e9es en les rendant tr\u00e9pidantes d\u2019activit\u00e9s : d\u2019abord prendre soin de lui, de son corps, ce qui l\u2019occupait longtemps. Et mettre de l\u2019ordre dans ses papiers et faire ses courriers. Il usait une quantit\u00e9 incroyable de feuilles et d\u2019enveloppes. On lui postait tous les jours de nombreuses lettres adress\u00e9es \u00e0 des gens importants, directeurs de ceci, directeurs de cela, commissaires, avocats et huissiers, etc. Il notait nos noms et nous assurait de pouvoir intervenir en \u00ab haut lieu \u00bb pour nous obtenir des avancements, des bonifications\u2026 Il prenait son traitement sans trop rechigner mais n\u2019appr\u00e9ciait pas du tout le m\u00e9decin et ne se cachait pas pour le dire.<\/p>\n<p>Dr\u00f4le de personnage qui tentait, un peu d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment, de garder la ma\u00eetrise sur tout ce qui lui arrivait. On sentait bien qu\u2019\u00e0 la moindre \u00e9tincelle, \u00e7a pouvait exploser d\u2019un coup ! C\u2019est ce qui arriva et pour une cause tellement futile : l\u2019oubli d\u2019un de ses m\u00e9dicaments et certainement pas volontaire de sa part. Mais lorsque l\u2019infirmi\u00e8re pr\u00e9sente lui en a fait la remarque, il l\u2019a frapp\u00e9e sans pouvoir se retenir.<\/p>\n<p>Il s\u2019est donc retrouv\u00e9 contenu sur son lit. Ce qui \u00e9tait tr\u00e8s rare \u00e0 cette \u00e9poque, il avait d\u2019ailleurs fallu que l\u2019on qu\u00e9mande des attaches dans un autre service. Mais m\u00eame dans ces conditions, il ne l\u00e2chait rien de sa superbe. Il continuait \u00e0 faire le beau, \u00e0 se croire sup\u00e9rieur, comme s\u2019il \u00e9tait au-dessus de tout \u00e7a. Le m\u00e9decin donna comme consigne de le laisser le plus longtemps possible seul dans sa chambre, de ne pas r\u00e9pondre \u00e0 ses appels, de l\u2019ignorer, pour le faire d\u00e9primer un peu et l\u2019obliger \u00e0 descendre de son pi\u00e9destal. Il avait les mains et les pieds attach\u00e9s, il allait bien trouver autre chose pour se manifester !<\/p>\n<p>Et il d\u00e9clara donc une crise de priapisme. La chose forc\u00e9ment excita les curiosit\u00e9s. Ils furent nombreux \u00e0 d\u00e9filer pour aller se rendre compte, infirmiers, m\u00e9decins, internes\u2026 Il avait r\u00e9ussi \u00e0 avoir du monde autour de lui et il y prenait r\u00e9ellement un certain plaisir.<\/p>\n<p>On connait assez mal les m\u00e9canismes et les causes du priapisme. Il y en a tant. Chez notre sujet, la pratique intensive du v\u00e9lo avait certainement jou\u00e9. Mais la chose arrivait tellement \u00e0 point nomm\u00e9 qu\u2019on ne pouvait douter d\u2019une large participation psychique.<\/p>\n<p>Dans le priapisme s\u2019exprime un d\u00e9sir de puissance virile dans lequel le sexe pourrait \u00eatre vu de plus longue taille qu\u2019il ne l\u2019est r\u00e9ellement. Il est curieux d\u2019ailleurs de remarquer que les hommes de pouvoir ont souvent un app\u00e9tit sexuel d\u00e9mesur\u00e9, comme s\u2019ils confondaient la capacit\u00e9 \u00e0 gouverner avec leur puissance sexuelle. Henri IV, le roi aux 75 maitresses, surnomm\u00e9 le \u00ab vert galant \u00bb v\u00e9n\u00e9rait le priapisme et cru jusqu\u2019\u00e0 50 ans que c\u2019\u00e9tait \u00ab un os \u00bb. F\u00e9lix Faure, qui toute sa vie a voulu vivre C\u00e9sar est mort Pomp\u00e9e au cours d\u2019une \u00e9ni\u00e8me fellation r\u00e9alis\u00e9e par sa ma\u00eetresse. Exception qui confirme la r\u00e8gle, Hitler, quant \u00e0 lui, a souffert de ne pas pouvoir faire \u00ab f\u00fchrer \u00bb au lit avec son micro p\u00e9nis de 7 cm tout mouill\u00e9 de chaud. La chronique actuelle n\u2019a pas fini de d\u00e9crire encore et encore la folie sexuelle des hommes politiques. Le sexe repr\u00e9sente le potentiel g\u00e9n\u00e9rateur, symbole de la continuit\u00e9, de la force de vie, la puissance et la gloire\u2026<\/p>\n<p>Sauf qu\u2019apr\u00e8s un certain laps temps, le priapisme devient douloureux. Et notre patient qui continuait \u00e0 exhiber son \u00ab baculum \u00bb sans aucune pudeur, ne s\u2019y attendait pas ! Le plaisir tourna au drame, et rien que le poids du drap devenait insupportable\u2026 Le m\u00e9decin ne manqua pas de lui annoncer \u00e0 ce moment-l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment, que le priapisme est une r\u00e9elle urgence chirurgicale. Si l\u2019on n\u2019intervient pas dans les quatre heures, il y a un risque d\u2019impuissance irr\u00e9versible. On se risqua \u00e0 essayer les gla\u00e7ons, mais mise \u00e0 part lui tirer des abominables cris de douleurs, c\u2019\u00e9tait inefficace sur l\u2019\u00e9rection. Il fallut donc l\u2019emmener aux urgences et l\u2019accompagner, \u00e9tant donn\u00e9 son placement.<\/p>\n<p>Il partit sur son brancard avec le drap en toile de tente qui battait la mesure suivant son rythme cardiaque. Il fut observ\u00e9 encore maintes fois par tout un panel de m\u00e9decins, chirurgiens, etc. Mais maintenant, il n\u2019y prenait plus aucun plaisir et il implorait qu\u2019on le d\u00e9livre le plus vite possible.<\/p>\n<p>L\u2019intervention eut lieu dans la soir\u00e9e. Il en est ressorti effondr\u00e9 physiquement et moralement. Il n\u2019\u00e9tait plus le m\u00eame. C\u2019\u00e9tait comme si on l\u2019avait chang\u00e9. Il \u00e9tait tomb\u00e9 d\u2019un coup de la certitude dans le doute et il pleurait comme un petit enfant. Avec la ponction de la verge, son \u00ab hypertrophie du moi \u00bb s\u2019\u00e9tait d\u00e9gonfl\u00e9e. Le geste chirurgical avait bien march\u00e9 !<\/p>\n<p><strong>EXTRAIT 2<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le bonheur forc\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Paul \u00e9tait un brave gar\u00e7on, toujours c\u00e9libataire \u00e0 40 ans. Il \u00e9tait bien connu dans le village. Il pouvait rendre service aux uns ou aux autres, et encore travailler dur s\u2019il le fallait ; plus jeune il avait m\u00eame \u00e9t\u00e9 pompier volontaire. Employ\u00e9 quelques ann\u00e9es dans une usine de fonderie, on l\u2019avait renvoy\u00e9 pour inaptitude et mis en invalidit\u00e9. Son probl\u00e8me, c\u2019\u00e9tait l\u2019alcool. Il ne buvait pas tout le temps, mais suffisamment pour ne pas pouvoir conserver un emploi.<\/p>\n<p>Quand il faisait la tourn\u00e9e des deux ou trois bistrots du village, il terminait r\u00e9guli\u00e8rement son p\u00e9riple sous le m\u00eame banc public pr\u00e8s de la mairie. L\u2019ennui, quand il avait picol\u00e9, c\u2019est qu\u2019il devenait vite parano. Calme, intelligent et plaisant \u00e0 jeun, et tellement gentil, il se montrait agit\u00e9, outrancier et vulgaire sous alcool. Comme la majorit\u00e9 des gens qui boivent d\u2019ailleurs. Alors on pr\u00e9f\u00e9rait le voir saoul compl\u00e8tement, plut\u00f4t qu\u2019entre deux vins. Donc on ne lui refusait jamais aucun verre.<\/p>\n<p>Pendant longtemps, on l\u2019a tr\u00e8s bien tol\u00e9r\u00e9 dans le village, lui et ses exactions d\u2019alcoolique. M\u00eame quand il avait eu l\u2019id\u00e9e de s\u2019acheter une mobylette et qu\u2019il lui fallait toute la route pour regagner son domicile ou qu\u2019il s\u2019aplatait dans les foss\u00e9s.<\/p>\n<p>Il louait deux pi\u00e8ces en haut du village, sans aucun confort. C\u2019\u00e9tait sale, pas chauff\u00e9 l\u2019hiver et rempli, comme il disait, de \u00ab cadavres de bouteilles \u00bb. Mais il s\u2019en contentait. Paul, il ne r\u00e9clamait pas grand-chose ! Sous alcool, il criait, il vitup\u00e9rait, il ouvrait la bonde \u00e0 son r\u00e9servoir de revendications ; il lui fallait \u00e7a et ensuite il d\u00e9cuitait et retrouvait un comportement normal, adapt\u00e9, sociable et respectueux.<\/p>\n<p>Un jour une assistante sociale z\u00e9l\u00e9e, r\u00e9cemment employ\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, s\u2019offusqua en l\u2019apercevant sous son banc. Et elle parvint \u00e0 d\u00e9cider notre m\u00e9decin de l\u2019hospitaliser. Nous sommes donc partis le cueillir.<br \/>\n-\u00ab On ne peut pas le laisser, disait-elle, c\u2019est inhumain ! \u00bb<\/p>\n<p>Paul a donc fait ainsi son entr\u00e9e dans le monde de la psychiatrie. Au bout de quelques mois sans alcool et avec une alimentation correcte et des soins d\u2019hygi\u00e8ne, il se refit une sant\u00e9. \u00c0 quel point \u00e9tait-il d\u00e9pendant de l\u2019alcool ? On lui accorda des permissions, mais quelques-unes furent des occasions de nouvelles alcoolisations massives. Les sorties non accompagn\u00e9es furent donc supprim\u00e9es. On le mit sous tutelle et on liquida son appartement. Peu \u00e0 peu, Paul s\u2019habitua \u00e0 sa nouvelle vie. Il y trouva bien quelques avantages. Mais quand il parlait de lui, c\u2019\u00e9tait toujours de son pass\u00e9 &#8211; de ce qu\u2019il avait fait avant &#8211; comme s\u2019il ne pouvait pas ou n\u2019osait pas regarder trop loin devant.<\/p>\n<p>Rosette, elle, vivait en ville, dans un des bas quartiers. Un rez-de-chauss\u00e9e sinistre et froid, logement qu\u2019elle avait gard\u00e9 de ses parents mais qui \u00e9tait devenu insalubre. Elle y habitait seule, avec sa kyrielle de chats. Elle n\u2019avait pas eu une superbe vie, Rosette, elle \u00e9tait marqu\u00e9e, \u00e0 peine 40 ans et d\u00e9j\u00e0 les cheveux tous gris, une bouche \u00e9dent\u00e9e. Elle avait connu les privations et les s\u00e9vices de tous ordres. Son p\u00e8re buvait et l\u2019avait viol\u00e9e et tap\u00e9e, lui et certainement beaucoup d\u2019autres d\u2019ailleurs. Une pauvre fille qui, malgr\u00e9 tout, savait garder son sourire, m\u00eame si tr\u00e8s souvent elle se faisait avoir en accueillant avec gentillesse des bons \u00e0 rien qui profitaient d\u2019elle. Dans la plus grande pi\u00e8ce, sur un tas de matelas empil\u00e9s, vivaient les chats, en nombre incalculable. Les port\u00e9es devaient se succ\u00e9der. Rosette nettoyait bien les excr\u00e9ments, mais \u00e7a empestait fort l\u2019urine de chat partout. Bien s\u00fbr qu\u2019elle se privait pour ses chats et qu\u2019elle ne mangeait pas tous les jours \u00e0 sa faim ! Elle devait supporter le froid, et tous les importuns qui, ne sachant o\u00f9 dormir, venaient squatter chez elle. Mais c\u2019\u00e9tait sa vie, et, elle existait \u00e0 travers \u00e7a, elle avait sa place dans le quartier, elle connaissait tout le monde, voisins et commer\u00e7ants.<\/p>\n<p>Pour elle aussi, notre assistante sociale d\u00e9cida que :<\/p>\n<p>-\u00ab Non, on ne pouvait pas la laisser dans ce taudis ! \u00bb<\/p>\n<p>Et on lui permit de faire aussi son entr\u00e9e dans la psychiatrie. Petite cure de jouvence ou \u00ab relooking \u00bb : elle fut lav\u00e9e et r\u00e9cur\u00e9e, ses cheveux teint\u00e9s et coiff\u00e9s et sa bouche re\u00e7ut les soins n\u00e9cessaires (extractions compl\u00e8tes et pose d\u2019un dentier). Elle rajeunit de dix ans. On la mit sous tutelle et on liquida son appartement. Elle ne se plaignait pas Rosette. Nous \u00e9tions devenus ses nouveaux amis et elle nous t\u00e9moignait beaucoup d\u2019affection, elle nous appelait \u00ab mes petits ch\u00e9ris \u00bb. Mais parfois, elle pleurait en repensant \u00e0 son appartement, \u00e0 sa vie d\u2019avant, pourtant si difficile, mais qui avait quand m\u00eame des bons c\u00f4t\u00e9s. \u00c0 l\u2019h\u00f4pital, quelque chose lui manquait\u2026<\/p>\n<p>On les garda quelques ann\u00e9es en bonne sant\u00e9 tous les deux. Ensuite le vent tourna en psychiatrie. Par mesure d\u2019\u00e9conomie, il fallait vider des lits. Pour Rosette et Paul, comme pour un grand nombre de patients, on devait trouver une solution, un point de chute, un lieu de vie. Une maison de retraite perdue dans la campagne roannaise, offrait son agrandissement \u00e0 la psychiatrie. Alors les d\u00e9rogations d\u2019\u00e2ge furent accord\u00e9es \u00e0 profusion. De tous les services, des malades y partirent tr\u00e8s rapidement.<\/p>\n<p>Ainsi Paul et Rosette r\u00e9unirent leurs affaires. C&rsquo;est-\u00e0-dire pratiquement rien. Toute leur vie se r\u00e9sumait dans un ou deux sacs en plastique noir de l\u2019h\u00f4pital, sacs poubelles d\u00e9tourn\u00e9s de leur usage.<\/p>\n<p>La maison de retraite \u00e9tait r\u00e9ellement \u00e9loign\u00e9e de tout, dans un hameau sans \u00e2me, \u00e0 des dizaines de kilom\u00e8tres de la premi\u00e8re agglom\u00e9ration et du premier magasin. Le b\u00e2timent venait d\u2019\u00eatre entour\u00e9 d\u2019une haute barri\u00e8re grillag\u00e9e toute neuve, avec, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, une cam\u00e9ra de surveillance. L\u2019\u00e9cran de contr\u00f4le \u00e9tait dans le bureau du directeur. Le r\u00e8glement interdisait toute sortie ext\u00e9rieure non accompagn\u00e9e. On avait formidablement bien anticip\u00e9 l\u2019arriv\u00e9e des malades de psychiatrie !<\/p>\n<p>Paul surv\u00e9cut de tr\u00e8s longues ann\u00e9es sans avaler aucune goutte d\u2019alcool, en tuant le temps avec des mots fl\u00e9ch\u00e9s, des mots cas\u00e9s et un peu de t\u00e9l\u00e9vision. De sa fen\u00eatre, la vue portait loin sur la jolie campagne environnante. Il n\u2019a pas eu de visite \u00e0 part les n\u00f4tres, deux ou trois comprises dans le service apr\u00e8s-vente. Il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 finalement d\u2019un infarctus. Il aurait pu mourir bien plus jeune sous son banc et \u00e0 cause de l\u2019alcool. On peut dire qu\u2019on lui a sauv\u00e9 la vie !<\/p>\n<p>Rosette est devenue assez vieille, elle a eu le temps de beaucoup pleurer en repensant \u00e0 son quartier mal fam\u00e9, \u00e0 son appartement malsain, \u00e0 ses chats, et \u00e0 toutes ses mauvaises fr\u00e9quentations, mais, gr\u00e2ce \u00e0 nous, bien au chaud et bien nourrie.<\/p>\n<p>Ceci laisse \u00e0 penser que l\u2019h\u00f4pital parfois, avec tous ses soins bien intentionn\u00e9s, est peut-\u00eatre pire que la rue et que l\u2019on ne peut pas faire le bonheur des gens malgr\u00e9 eux. J\u2019\u00e9tais encore \u00e9l\u00e8ve lorsqu\u2019en service, un patient avait fugu\u00e9. On savait tous parfaitement o\u00f9 il se rendait. Car ce n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois. Il allait souvent r\u00f4der autour des barrages. Et puis ce jour-l\u00e0, il a saut\u00e9, du c\u00f4t\u00e9 du vide. J\u2019\u00e9tais scandalis\u00e9 parce que personne n\u2019avait boug\u00e9\u2026 Je ne connaissais pas trop ce patient. Depuis des ann\u00e9es, il \u00e9tait tortur\u00e9 par ses angoisses schizophr\u00e9niques. Avec le recul, je me dis que l\u2019\u00e9quipe avait respect\u00e9 son suicide, la fin de ses souffrances \u00e9pouvantables contre lesquelles on \u00e9tait bien impuissant. Ce m\u00e9tier doit nous apprendre \u00e0 rester humble, \u00e0 reconna\u00eetre les limites de nos soins.<\/p>\n<p><em><strong>Titre: Tranches de vie en psychiatrie<\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong>Auteur: Dominique Sanlaville<\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong>Editeur: Editions Edilivres<\/strong><\/em><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff6600;\"><strong>COMMANDE:<\/strong> <\/span><br \/>\n&#8211; <a href=\"https:\/\/www.edilivre.com\/catalog\/product\/view\/id\/761348\/s\/tranches-de-vie-en-psychiatrie-dominique-sanlaville\/\" target=\"_blank\">https:\/\/www.edilivre.com\/catalog\/product\/view\/id\/761348\/s\/tranches-de-vie-en-psychiatrie-dominique-sanlaville\/<\/a><\/p>\n<a href='http:\/\/twitter.com\/share' class='twitter-share-button' data-text='Tranches de vie en psychiatrie' data-url='https:\/\/www.psycho-ressources.com\/blog\/?p=9285' data-counturl='https:\/\/www.psycho-ressources.com\/blog\/tranches-de-vie-en-psychiatrie\/' data-count='horizontal' data-via='LesPSY'>Tweet<\/a>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tranches de vie en psychiatrie R\u00e9flexions d\u2019un infirmier Par Dominique Sanlaville SOMMAIRE Infirmier en psychiatrie depuis 1977, j\u2019ai voulu r\u00e9aliser un travail de r\u00e9flexion sur l\u2019\u00e9volution de la pratique de la psychiatrie en France. 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