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Sur deux ans, je parvins à rencontrer 23 personnes, 17 homme et 6 femme. Parmi eux, Jean-Jacques
GERARD.
Enfant des cités d’urgence, enfant victime de la maltraitance familiale, bagarreur, complice d’un hold-up à 14 ans, il devient… cadre commercial à 23 ans.
Marié, deux enfants, promis à une carrière brillante…il se retrouve en faillite à 29 ans, y compris sur le plan de son couple et du sens à donner à sa vie.
Après trois ans de psychothérapie personnelle, après avoir fait valoir son projet auprès de la DASS de l’Ardèche, il crée sa première structure d’accueil pour adolescents difficiles. Un trimestre passe. Son fils François, âgé de 9 ans et demie meurt, victime d’un double crime, violé puis tué . Nous sommes le 5 février 1984.
L’assassin, Patrick Thomas, est découvert quelque mois plus tard. Il avait 18 ans et demi au moment des faits.
Jean-jacques connaît une traversée du désert. Il est aidé par un psychanalyste pendant les dix années qui suivent. En même temps, il éprouve un impérieuse nécessité. Il veut comprendre. Prenant le contre-pied de la désespérance, de la fatalité, de l’impuissance, de la haine, il se forme à la prévention des comportements violents (suicidaires et/ou meurtriers) chez l’adolescent et l’adulte, et à l’accompagnement psycho-judiciaire des parents ayant perdu un enfant. Il devient psychothérapeute et se spécialise en victimologie.
Suite à une bavure judiciaire, Patrick Thomas est remis en liberté le 12 février 1988. Jean-jacques se bat sans compter pour dénoncer cette béance. Il va jusqu’à accepter la rencontre clandestine que l’assassin présumé lui propose, rencontre filmée par un journaliste de libération. L’écho médiatique qui s’ensuit contribue à ce qu’enfin, en mars 1990, six ans après la mort de François, Patrick Thomas soit remis en détention. Jugé, reconnu coupable et du viol et de l’assassinat, il est condamné à seize années de réclusion criminelle. Aujourd’hui, il est en liberté.
Accroché à sa souffrance comme s’il s’agissait de se pardonner de vivre, de payer le prix de vivre, Jean-jacques n’a de cesse de crées des structures d’accueil telle « la Pierre Angulaire », structure pour des adolescents difficiles piégés dans des souffrances : souffrances d’un Patrick Thomas, souffrances aussi du petit Jean-Jacques maltraité, souffrance qui peuvent conduire au suicide, au viol, au meurtre.
En 1994, Jean-Jacques parle de laisser à terme la direction générale, pour se donner du temps, penser un peu à lui. En 1996, il cesse effectivement ses fonctions à la tête de la « Pierre Angulaire ». S’ensuit une longue dépression qu’il traverse en l’interrogeant, en s’interrogeant, en interrogeant ce qu’elle vient signifier au collectif, à notre société. Au sortir de cette turbulence vécue en même temps comme opportunité par ce quêteur de sens, il s’installe au Maroc, rejoignant à sa façon les copains arabes de son enfance, ceux de la banlieue nord de Paris. il revient en France trois à quatre fois par an, essentiellement pour un travail de régulation et d’accompagnement des personnes et des directions d’établissements à caractère social. Amoureux d’une Marocaine, il découvre l’Islam du cœur mais se confronte aussi à des coutumes qu’il interpelle avec son regard décalé.
Lors de notre première rencontre, je fus bouleversé par son récit, par cette compréhension vécue, incarnée, qui s’enracine dans un questionnement inédit, celui éprouvé dans sa chair, dans la chair de sa chair. La transcription du premier entretien reposa de longs mois, à côté de mon bureau, sur le piano. Je ne pouvais m’empêcher de penser à mon fils Valère qui avait alors 9 ans et demi. J’imaginais l’horreur. Non je n’imaginais pas. C’était inimaginable. Par ailleurs, je sentais confusément que le « pouvoir dire » de ce témoignage débordait mon analyse sociologique, se jouait ailleurs, m’obligeant à garder une porte ouverte sur ce qui échappait à ma modélisation théorique et laissait mes concepts impuissants. En marge de livre sociologique, les affranchis, le temps aidant, je me rendis disponible à une rencontre d’un autre type, libérée de l’administration de la preuve, désencombrée du désir de tout comprendre.
Au fil des entretiens, je réalisais combien sa parole, sans infirmer mon modèle d’analyse, pouvait faire sens en d’autres termes que ceux manipulés par le chercheur. Nous souhaitons l’un et l’autre sortir le récit de la confidentialité et marcher vers un objectif de publication. Je me faisais passeur entre la parole envolée, « en l’air » de l’entretien et cette parole retenue , fixée par l’écriture. Passeur à la recherche d’une littérature orale exprimant l’intensité d’une existence, faisait place à ces mots parfois obscurs, parfois colorés, toujours vécus, mots de Jean-Jacques qui ne figurent pas dans le dictionnaire, mais qui traduisent les trésors d’une langue riche de rencontres. Passeur à la recherche d’une littérature orale refusant de se crisper sur les règles et usages de la langue écrite qui est en espérance, en vie, par les mérites de la langue parlée. D’où une écriture qui ne s’interdit pas les retours en arrière, les focalisations voire les répétitions. Elle est le reflet d’une mémoire vivante convoquant et convoquant sans se lasser des personnes, des lieux, des événements ou tels petits faits chargés de sens. Elle réclame une lecture à voix haute qui réveille le texte et donne à entendre la parole qu’il abrite.
Jean-Jacques n’est pas l’objet du livre mais sujet. Au fil de nos rencontre, de ces questions sans réponses, de ces réponses à questionner, au fil de la confrontation avec les transcriptions d’entretiens, avec le manuscrit, de ces rendez-vous avec son passé, avec lui-même, il poursuit le travail d’auteur, ce chemin vers lui-même, chemin de compréhension, chemin d’élargissement du champ de conscience, chemin d’affranchissement.
Je m’efface tout en étant présent. Le jeu, celui d’un écoutant qui incite l’interlocuteur à s’avancer sur ce « chemin du raconter », n’aurait pas pu se dérouler sans moi et en même temps je ne prononce pas le jugement dernier, le discours savant. Je confie au lecteur le soin de conclure de la place qui est la sien, avec ce qu’il est ou plutôt parce qu’un tel témoignage inaugure un possible travail intérieur je l’invite à ne pas conclure et à laisser résonner en lui cette parole de chair et de sens.
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