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PRÉFACE
Un secret de famille bien gardé ou plutôt une façon solidaire et familiale de taire une vérité qui dérange et qui se trouve ainsi très vite ensevelie sous des couches de non-dits devenues silence.
La petite histoire d'un clan, inscrite dans la grande, déroule ensuite son tapis de joies et de malheurs d'où filtre insidieusement la honte cachée autour de celui dont on tait l'aventure secrète, par ignorance autant que par souci du qu'en dira-t-on... à cause du chagrin que cela cause et par peur, peut-être aussi, d'attraper « son mal », celui de l'envie, puis de la rébellion cruellement punie.
Alors, par mesure de protection, le clan ferme la trappe où a glissé celui dont on ne prononce même plus le nom.
Ainsi le cercle fermé de la famille tente-t-il d'éviter la douleur d'une réalité insupportable, cernée de déshonneur.
S'arrêter sur cette constatation serait ignorer le lent travail de l'inconscient qui transmet d'un individu à l'autre et d'une génération à l'autre, à sa manière infiniment subtile, les éléments de l'histoire familiale : surtout ceux qui ont posé problème ; surtout ceux qui ont été gardés enfouis. Ceux, enfin, qui demandent réparation sans qu'on sache,
le plus souvent décrypter le phénomène. |

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D'une voix silencieuse d'outre-tombe, le fantôme appelle à sa réhabilitation.
Bien plus tard, l'un de ses descendants portera un signe, une façon d'être, se sentira investi d'une tâche indéfinie ou souffrira de maux physiques... d'abord sans comprendre. Poussant plus loin la réflexion ou mu par un événement déclencheur ou l'accroissement du mal-être, il se mettra alors en marche, rebroussant chemin vers le passé.
La quête mène à la croisée de l'histoire familiale et de la Grande Histoire en un point ambigu, douloureux et souvent dissimulé, où la faute d'un jeune homme poussé par le malheur des temps rejoint la barbarie humaine des bagnes d'Afrique du Nord. Un système répressif où règne la cruauté d'hommes indignes, jamais punis pour leurs actes, où les condamnés meurent sans pitié, dans les pires souffrances et humiliations. Un enfer où ont pénétré en leur temps quelques courageux journalistes décidés à dénoncer et à mettre un terme à ces pratiques inhumaines.
Le premier des fils eut le malheur de mettre un pied dans cet enfer.
De page en page, j'ose éclairer son histoire singulière qui rejoint le cœur de la souffrance humaine à travers ses compagnons d'infortune, à travers les Berbères rebelles, ennemis déclarés par le jeu du pouvoir colonial et qui demeurent les dignes défenseurs de leurs terres conquises. Au-delà d'une condamnation aux relents d'injustice, se déploient la complexité des rapports humains et inhumains, la réflexion sur la désobéissance qui mène à la solitude, au désespoir et à la paix.
Enfin, autour du fils coupable, gravitent sa mère marquée de désillusions et de malheurs, et son père, le taiseux besogneux : ils ne comprennent rien à la marche du destin. Et puis il y a les frères et les sœurs, à l'enfance pauvre et laborieuse... Aucun d'entre eux n'ouvrira jamais la bouche pour parler du frère disparu. Sauf une, beaucoup beaucoup plus tard, pour livrer son prénom au hasard d'une banale conversation. Ce sera, sans qu'elle le sache, le début de la réhabilitation de son aîné : Abel. EXTRAIT
"Devant les huit gradés en uniformes pompeux, Abel avait laissé le sergent H parler, sans rien déclarer pour sa défense.
Le barbare avait pourtant préparé ses phrases, s’exerçant le soir dans la chambrée à bien causer, avec Gustin pour maître, devant un public composé d’une poignée d’anciens. Maintenant, il pestait sur son banc en fusillant Abel du regard.
Le sergent H n’avait pas fait la moindre allusion à l’ordre donné de tirer sur le cavalier Berbère à terre. Il avait évoqué un refus d’obéissance, racontant avec moult détails l’attaque des agadirs. Il avait également effacé de sa mémoire la participation active du jeune chasseur à la bataille d’El
Ksiba.
De sa place, le barbare contenait avec peine son envie d’anéantir H. Il inscrivait dans sa mémoire les moindres détails de ses traits, afin de le reconnaître plus tard, on ne sait jamais !...
Abel s’apprêtait à plonger au plus profond du gouffre de l’enfer, sans en paraître affecté, roide et fermé devant les dignes militaires chargés de décider de son avenir proche. Engoncés dans leurs uniformes, enveloppés de préjugés, auréolés du prestige de leur mission de civilisation, convaincus de leur rôle dans le rachat du mauvais garçon debout en face d’eux, ils allaient trancher, la conscience tranquille, fiers du devoir accompli.
Cinq ans. Il prit cinq ans de pénitencier.
Le barbare se serait bien arraché les cheveux, s’il en avait eu ! Il se prit néanmoins la tête dans les mains pendant une faction de seconde, sentit poindre des larmes dans ses yeux, récupéra aussitôt la maîtrise de soi, se leva, appelant Abel du regard. Celui-ci tourna la tête vers lui, le temps d’échanger un silencieux message qui disait la désespérance et l’impuissance de l’un, mais aussi le soulagement ressenti à l’idée de ne plus être sous les ordres de H, de ne plus devoir tuer les Berbères, qui disait le courroux et le désir de vengeance de l’autre devant l’injustice et la haine destructrice du sergent.
Abel sortit de la salle, bien encadré. Il rejoindrait les forçats du pénitencier, dans quelques jours."
Isabelle NAIL
- Extrait Le premier des fils - Roman chez Léda Editions
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