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VERTIGES
Les chemins d'illusion
(présentation de livre)
Par Isabelle Nail-Arrouy, Psychothérapeute, Écrivain
Dax (Landes), France
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L'auteur

Née à Angers, Isabelle NAIL est analyste
jungienne et art-thérapeute dans les Landes. Vertiges
est son quatrième roman.

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EXTRAIT

     Marianne avait poussé le phono à fond et se déchaînait sur le tube d’Arthur Brown : « Fire ». Les décibels envahissaient la chambre aux murs roses, passaient la fenêtre grande ouverte sur le jardin et probablement s’en allaient chatouiller les oreilles agacées du voisinage.
     Son père fit brusquement irruption dans la pièce, ouvrant la porte d’un geste coléreux et piétinant la pochette psychédélique du disque qu’il ramassa en hurlant :
     - Tu vas m’arrêter ça tout de suite !
     Il balança la pochette du disque à travers la pièce en maugréant :
     - Encore tes chevelus !
     Il avait rangé une fois pour toute la musique de sa fille dans la catégorie honnie : « musique de chevelus », avec quelques variables : « musique de cinglés ou de dégénérés… »
    Avec des gestes d’une extraordinaire précision et rapidité, Marianne arrêta le phono, attrapa un gilet, se glissa avec une agilité de chat sous le bras de son père encadrant le chambranle de la porte, et disparut dans l’escalier. Elle avait maintes et maintes fois répété mentalement ce style de sortie pour ne plus risquer le moindre contact avec lui.
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     Le voyage vers le Sud avait pris deux jours, selon leurs prévisions. Ils avaient fait un arrêt dans le Limousin, plantant la canadienne de Lalou dans un champ, au bord d’une rivière. Les autres ayant prévu de dormir dans l’estafette ou à la belle étoile… Des collines verdoyantes les entouraient et des vaches paisibles les avaient accueillis sans broncher. Sarah en avait peur et guettait de leur côté, attentive à leurs moindres déplacements. L’installation sommaire terminée, les sandwichs dévorés, Lalou proposa de fêter l’événement et sortit les pilules merveilleuses comme il les appelait :
     - C’est les dernières, profitez-en ! dit-il, en présentant sa main ouverte à Marianne en premier. 
     Elle refusa, catégorique, l’œil assombri.
     - Fais pas la gueule ! … râla Lalou en distribuant à la ronde, tu vas rater le plus beau… le feu d’artifice ! …
     Assis autour d’un feu, ils se passaient le joint, riaient, tiraient des plans pour le futur, buvaient de la bière pour ceux qui aimaient. Lalou alla chercher sa guitare, Phil prit la sienne. Le concert débuta par leur incontournable chef d’œuvre d’interprétation « Suzanne », se poursuivit par les « la, la, la… » de « The boxer » de Joan Baez, « I had a dream » de John B. Sebastian (encore un incontournable de leur répertoire) … Flore et la petite Sarah chantaient à pleine voix et dansaient, débridées, éclatantes de vitalité, dans leurs tenues chamarrées : robes longues indiennes, colliers et bracelets multicolores, cheveux roux teints au henné flottants jusqu’à la taille pour Flore, ébouriffés, bruns et frisées pour Sarah. Belles dans la nuit étoilée de la route menant au paradis.
     Marianne admirait la beauté de Flore, son aisance et sa joie débordante du moment. Loin des pleurs, du tracas de sa vie quotidienne avec une mère irresponsable, un père absent. Une Flore en plein épanouissement, riche de ses désirs et de ses espoirs dans une vie différente, meilleure, d’où seraient bannis l’égoïsme et l’indifférence. Elle avait annoncé à Marianne son intention de fabriquer des émaux pour les vendre sur les marchés. Elle avait plein de modèles en tête, et puis, pourquoi ne se lancerait-elle pas aussi dans la confection de robes et jupes ? Des projets et des rêves dans le cœur. De l’amour à revendre… Un seul tracas, vite refoulé dans l’euphorie du départ : le projet de Phil et Lalou de prendre la route… Depuis le début de leur histoire, Flore n’avait prêté qu’une oreille distraite au grand dessein de Phil : atteindre Katmandou comme on arrive au ciel. Il lui avait proposé de l’accompagner dans la réalisation de ce rêve. Elle n’avait pas jugé bon de donner une réponse. Une fois dans la communauté, il oublierait cette idée… Quant à la petite Sarah, fragile et tendre, nul ne songeait à lui demander quelles pensées l’habitaient : elle suivait le mouvement, se laissant ballotter et prodiguant ses attentions aux uns et aux autres. 
     A peine entamé le refrain de Graeme Allright : 

     « Emmène-moi, mon cœur est triste et j’ai mal aux pieds,
     Emmène-moi, je ne veux plus voyager… »,

la petite Sarah se mit à trembler de froid et s’allongea la tête sur les genoux de Flore. Phil posa la guitare et vint les rejoindre pour accompagner la jeune fille qui commençait à paniquer. Lalou lâcha la guitare, euphorique et déambula autour du feu avant de continuer, à grandes enjambées dans le champ, disant : 
     - Attends-moi, Météor, j’arrive…
     Inquiète, Marianne croisa le regard de Flore qui berçait la petite Sarah en la rassurant :
     - Te fais pas de bile, Marie, on gère…
     Marianne en doutait. L’angoisse la saisit, brutale et glaciale, puis s’insinua comme un venin dans tout le corps. 
     - Qu’est-ce qu’elle a ? demanda-t-elle, en désignant la petite Sarah terrifiée, tremblante et se plaignant d’avoir mal à la tête.
     Flore lui décocha un regard plein de douceur :
     - Elle fait un mauvais trip… mais t’inquiète pas, on la quitte pas… va te coucher si tu veux… fais-toi un pétard pour dormir…
     - Et Lalou ?
     - Il a l’habitude. Il viendra te rejoindre après…
     Encore moins rassurée, Marianne s’enfila dans la canadienne, s’allongeant tout habillée dans son sac de couchage. Elle s’endormit car elle avait beaucoup fumé, mais se réveilla brusquement peu de temps après, le cœur palpitant douloureusement. Elle prit peur, sortit de la tente dans la nuit toujours étoilée mais fraîche. Les palpitations ne la lâchaient pas. Elle alla vomir dans l’herbe, pas loin, car elle craignait de s’éloigner. Elle vit le feu mourant, et les quatre corps emmêlés dans l’estafette grande ouverte : bruits de voix, rires, gémissements… 

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     Les mao arrivèrent quelques semaines plus tard, dans une 2 CV rouge, stoppèrent au milieu de la cour, dérangeant la basse-cour en liberté qui se mit à caqueter accompagnée des aboiements des chiens agacés par tant de désinvolture. Ils se mirent aussitôt à donner de la voix :
     - Oh ! Y’a quelqu’un ?
     Ella sortit de la maison, Lily dans les bras et Tina sur les talons, bientôt suivies de Richard et Diego.      Tous quatre terminaient l’aménagement d’un cellier en atelier d’émaux. Flore bossait depuis plusieurs semaines dans un café du centre ville de Millau pour la saison. Ses gains lui avaient permis d’acheter de la matière première. Maintenant, et grâce aux conseils et au concours de Tina, elle osait enfin se lancer. 
     Les quatre s’avancèrent vers le petit groupe de trois : en jeans et cheveux longs pour les deux garçons et la fille. En quelques phrases bien tournées, ils expliquèrent les raisons de leur venue. Ils appartenaient à un groupe de maoïstes de Toulouse, avaient appris la nouvelle de l’extension du camp, et, par conséquent, la défense du Larzac entrait dans leur champ d’action révolutionnaire. Ils avertirent les squatters qu’ils avaient déjà commencé à opérer dans d’autres fermes, avec leurs condisciples, et l’accord de Jo-Jo, l’un des leaders antimilitariste de la lutte. Ils allaient, racontèrent-ils, de fermes en fermes, enquêtant sur l’opinion des paysans et les exhortant à s’opposer à l’extension. Ils participaient aux travaux, partageant leur vie un temps, pas toujours bien acceptés au début, à cause de leurs façons pas vraiment dans la tradition, leurs touches et comportements jugés excentriques voire provocateurs. Mais en fin de compte, ils finissaient par s’insérer dans le paysage, et leurs idées faisant leur chemin, ils avaient réussi à ouvrir les consciences paysannes encore rétives.
     - Ici, vous n’aurez pas besoin d’user votre salive !
     La déclaration, prononcée d’une voix forte et tranchante, émanait de John le Lover qui s’était approché du groupe calmement tandis qu’ils exposaient leur utilité.
     Surpris, le garçon qui avait parlé se retourna et rencontra les yeux bleus remplis d’une assurance tranquille. Il fut coupé net dans son élan, ne sachant plus que dire et sentant probablement une opposition ferme mais paisible chez cet intrus qui osait lui voler la vedette.
     - Pas la peine non plus de sortir ta palette de questions, car nous sommes depuis longtemps convaincus. 
      - Sauf que si vous voulez que vos dissensions soient connues et fassent pression, il faut forcément en passer par une évaluation de l’opinion des habitants du plateau, non ?
     John réfléchit un court instant :
     - Tu peux déjà écrire que la Communauté du Bonheur compte actuellement quatorze personnes dont un bébé et un autre en cours… annonça-t-il avec un coup d’œil au ventre bariolé de Tina. Tous acquis à la cause d’un Larzac paysan.
     L’autre se troubla, sembla appeler ses camarades à la rescousse, lesquels regardaient leurs pieds ou les alentours. Il se racla la gorge, fixa John le Lover dans les yeux et dit, dans un dernier défi :
     - On peut quand-même en discuter ! …
     - Écoute, man, dit John en posant une main sur l’épaule du jeune maoïste, révolution et principes de non-violence font pas bon ménage…
     - Vous voulez changer le monde vous aussi…
     Toujours paisible, John répondit, son regard limpide passant de l’un à l’autre des jeunes gens :
     - Pas tout à fait comme vous l’entendez. Et surtout pas avec les mêmes moyens. Il me semble que Mao ait parlé de la force armée comme facteur principal du pouvoir politique. Il est le théoricien de la guerre révolutionnaire. Je crains que vous les révolutionnaires soyez aussi assoiffés de pouvoir que ceux que vous combattez. La guerre civile est le prix à payer pour la victoire de vos idéaux. Guerre indigne et monstrueuse. Nous sommes contre toutes les guerres et contre toutes les dictatures, y compris celle du prolétariat. Nous sommes persuadés que tous les conflits peuvent se résoudre dans la non-violence et la sagesse Gandhienne. Nous sommes pour le travail libre dans une communauté rurale, pour soi et ses compagnons, mais non pour un patron et encore moins pour l’Etat. Ce mode de vie est pour nous extrêmement enrichissant et harmonieux. Alors, protéger notre cadre de vie, oui, bien sûr, en participant aux manifestations non-violentes, en vivant au plus près des gens, mais seulement dans ce contexte.
     Il marqua une pause, balayant du regard l’ensemble des bâtiments de la communauté, puis, plus loin, le causse, habité par le vent du nord ou celui de la Méditerranée, aride, pluvieux ou froid et neigeux selon les saisons, mais toujours sublime.

Isabelle Nail-Arrouy, Psychothérapeute, Écrivain
Dax (Landes), France
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