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La position psychique du psychologue clinicien
A partir d’une situation clinique en stage dans une Maison de retraite
Le cas de Mme A.
J’ai choisi de vous parler de Mme A., 88 ans, qui est entrée à la maison de retraite XX 10 ans plus tôt, à l’âge de 78 ans, de son propre chef.
A la consultation de son dossier médical, je découvre que Mme A. a été résidente pendant 3 mois dans une autre maison de retraite en 1997 et que c’est à ce moment là que sa dépression névrotique a été diagnostiquée. Sous antidépresseur depuis lors, les médecins ont écrit qu’elle avait bien retrouvé sa forme, une stabilité psychique et que les malaises d’hypotension avaient diminué.
Lorsque Mme A. est entrée à la maison de retraite XX, elle était donc sous antidépresseur mais le diagnostic était pour le moins favorable à une guérison rapide. Je me suis posée la question de l’entrée en maison de retraite, Mme A. irait-elle mieux parce qu’elle a pu investir ce lieu et ces habitants, se sentir chez elle ?
Les informations ci-dessus nous ont été communiquées seulement après les séances thérapeutiques.
LA RENCONTRE
J’ai rencontré Mme A. très rapidement en début de stage, la psychologue me l’a présentée, sans penser que nous aurions à mener des entretiens cliniques. Mme A., très avenante, est toujours très attachée à la rencontre. Elle manifeste un besoin de contact avec les autres, quels qu’ils soient.
C’est une personne qui va sympathiser avec les résidents aussi bien qu’avec les personnels soignants ou administratifs, son besoin de communiquer est prégnant. Lorsqu’elle nous croise, nous devons absolument lui accorder un peu de notre temps, demande légitime et récurrente chez à peu près tous les résidents. Que ces résidents formulent ou non une demande manifeste, ils ont besoin de notre attention.
Il est donc parfois un peu délicat de passer plus de temps avec une personne plutôt qu’une autre. Peut-être est-ce vis-à-vis de nous-mêmes que la question se pose ? Je dirais même, de « moi-même ». Je me questionne sur ce que je ressens alors, peut-être ai-je un sentiment de culpabilité à n’accorder de mon temps qu’à certaines personnes. Mme A. semble être dans la répétition. Elle répète avec moi quelque chose de son histoire. J’ai l’impression qu’elle répète quelque chose de son enfance, et, au cours des entretiens suivants, je vais essayer de repérer ce qui se joue de cette enfance dont elle parle assez peu pour l’instant.
Pourtant, ce jour-là, à un moment donné, elle évoque essentiellement sa mère. Elle se raconte dans son enfance, je la sens plonger dans ses souvenirs les plus lointains.
Elle rejoue peut-être avec moi son histoire, et, il me semble que je prends alors la place d’une personne bienveillante, je me permets d’évoquer cette place car lors de notre entretien, son comportement à mon égard change, elle adoucit encore plus sa voix, elle me regarde avec affection et je ressens de sa part une émotion vive, comme si je prenais l’image de sa mère.
Elle s’adresse à moi de manière si affectueuse, comme si elle m’avait toujours connue, comme si je faisais partie de son entourage intime. Je comprends alors, qu’à mon niveau, le contre-transfert se met en place aussi et que je suis touchée de la manière dont elle s’adresse à moi, comme une petite fille avec sa mère. Ma propre projection est alors en jeu, et ce que je ressens est vraiment issu de ma relation avec Mme A. Je pense qu’à ce moment-là, mon attitude a été contre-transférentielle et que j’ai alors cru être sa fille ou sa petite-fille, dans tous les cas, être dans un positionnement « réclamant » le maternage. Pour autant, Mme A., à l’inverse, prenait vraisemblablement cette position là aussi à mon égard.
LA DEMANDE
Il semblerait que la demande explicite soit venue de la psychologue et moi-même. La psychologue pensant que Mme A. était tout à fait disposée à accepter des entretiens cliniques. Mais qu’en est-il vraiment ? Cette rencontre s’est faite autour d’une intersubjectivité beaucoup plus que d’une demande explicite, c’est en tout cas ce qu’il m’a semblé. J’évoque ici surtout le processus de co-construction qui s’est mis en place avec ma position de clinicienne.
Le dossier de soin nous a apporté peu d’informations précises, si ce n’est qu’un médecin avait diagnostiqué une dépression, mais quel type ? qu’un médecin avait prescrit des antidépresseurs, mais depuis quand ? Nous avons donc offert à Mme A. la possibilité de participer à des entretiens, ce qu’elle a accepté avec une manifestation de joie plus ou moins inappropriée. Je crois que cette personne ne demande qu’à être accompagnée, à « remplir » ces journées.
Elle est en effet en permanence en activité, elle participe à tous les ateliers, ne prend pas le temps de faire la sieste, ne peut concevoir une journée sans rien faire, à se détendre, lire ou regarder la télé lui semblent des activités bien ennuyeuses. Mme A. est une personne qui semble présenter une forme d’hyperactivité, cette semaine encore, l’animatrice nous en faisait la remarque.
Pour en revenir à la demande, j’ai pensé que Mme A. manifestait une demande implicite pour combler les parties vides de ses journées, ou bien parce que finalement, elle avait très bien compris ce que ce type d’entretien représentait. Elle rejouait alors son histoire, en se racontant auprès d’une personne attentive, en essayant certainement de retrouver sa place telle qu’elle l’avait vécu auparavant. Son attitude faisait sens pour moi, son besoin étant certainement lié au fait qu’elle cherchait à conserver un lien avec l’extérieur, avec sa famille en profitant de ces moments de parole pour élaborer sur ses souvenirs.
LE PREMIER ENTRETIEN
Nous avons reçu Mme A. pour la première fois dans un cadre peu conventionnel, à savoir « le salon Amande », salon où se passent souvent les réunions, les ateliers…
Pour Mme A., le cadre n’a pas présenté de problème. La psychologue était présente lors de ce premier entretien, mais elle m’a laissé guider cet entretien toute seule.
Mme A. m’a paru très impatiente à l’idée de ce premier entretien, lorsque je suis arrivée ce jour-là, elle m’attendait en salle à manger. Elle m’a fait de grands signes de « peur que je ne la voie pas ». Elle s’est précipitamment levée, et nous sommes allées tout doucement jusqu’à l’ascenseur et dans la pièce où je l’ai reçue. Pendant tout le trajet d’une pièce à l’autre, Mme A. ne cesse de parler, elle semble très excitée, elle commence déjà à raconter.
Ce qui me paraît le plus surprenant, c’est ce paradoxe entre son agitation mentale et sa marche lente pour se déplacer. Mais, quand je dis lente, elle est cependant bien plus rapide que d’autres personnes de son âge. Elle se déplace avec une canne et porte des chaussures orthopédiques bien adaptées.
Concernant Mme A, elle est âgée de 88 ans, et est entrée en maison de retraite à 78 ans. Mme A. est la dernière d’une fratrie de 3 enfants, dont un frère et une soeur. Mme A. ne mentionne pas son père lors de l’entretien.
La mère de Mme A. est décédée à l’âge de 98 ans, « lucide ». Mme A. est en admiration devant toutes les personnes qui ont la chance de pouvoir vivre longtemps et de conserver leur lucidité.
Son père était chaudronnier, son frère boucher aux abattoirs.
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Elisabeth
Courtinat-Rei
Psycho-Sophrologue, Marseille, France.
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