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Clinique de la culpabilité dans l’inclination victimaire

Houari Maïdi, Psychologue clinicien, Psychanalyste | Voir ma page Psycho-Ressources.
Marcq en Baroeul, France (14 décembre 2004)
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Clinique de la culpabilité dans l’inclination victimaire

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Si de tout temps et en tout lieu la victime a toujours existé et attiré l’attention et l’identification de la foule - il y a même eu des victimes célèbres, des victimes héroïques -, on observe depuis quelques années un vif intérêt pour cette place de nouveaux martyrs. Ce « culte » de la victime apparaît aujourd’hui comme un retour vers les mythes originels où la victime à travers son sacrifice apporte par son sang la rédemption de la collectivité qui a toujours cru que l’innocent par son dévouement pouvait payer pour le coupable. Toutefois, la culpabilité qui remonte à la « scène primitive » du meurtre du père, engendre le sacrifice qui à son tour crée la culpabilité. Ainsi, la victime de l’Antiquité est dans le fond encore d’actualité. Pareillement, il y a aujourd’hui un plaisir « énigmatique et inintelligible », pour reprendre l’expression de Freud (1) concernant le masochisme, à « se voir en victime » (2) . Afficher son innocence devient une nécessité individuelle et collective. Ainsi, comme contrainte psychique poussée par les forces de l’inconscient, cet attrait pour la « pureté » domine les relations interpersonnelles. Aussi, en exhibant sa victimité chacun pense avoir trouvé son victimaire (3) . La victime est redevenue d’une certaine façon le héros d’antan, celui des grandes tragédies anciennes. 

Souvent dans la clinique victimaire, on retrouve des préoccupations psychiques liées à la culpabilité, au négatif et à la répétition mortifère et destructrice. De même, assez fréquemment, on relève une constellation familiale particulière dominée par la confusion des rôles, des générations, parfois même des identités. Aussi, les attitudes éducatives parentales et les relations intrafamiliales sont fréquemment marquées par le « trop », voire un excès de « trop » dans le cas de la violence agie qui caractérise le mode de communication de ces familles ou, à l’inverse, un excès de « pas assez » dans la circonstance, par exemple, de la dépression maternelle qui est une forme de violence « froide ». Dans ces occurrences, il y a immanquablement une situation de carence sévère au plan affectif et narcissique, un défaut de sécurisation parentale à l’endroit de l’enfant. Ces excès contraires, généralement soutenus par l’un ou par l’autre des parents, peuvent être solidairement produits (4) par tous les deux, particulièrement, dans le cas d’une violence agie, lorsque, par exemple, l’autorité parentale ou tutélaire est démesurée et abusive, et que l’enfant subit une frustration importante et arbitraire. 

Notons que cet excès, d’abord externe et environnemental, engendre et développe un excès de type interne symbolisé par un surmoi sévère et austère. De fait le surmoi de l’enfant imite le surmoi parental. C’est ainsi que le sentiment de culpabilité qui est une forme d’angoisse « psychiquement liée » peut se transformer en autosadisme et en masochisme moral. Rappelons que celui-ci est l’expression d’un « besoin de punition » (Strafbedürfnis) qui a pour rôle partiel le soulagement de ce que Freud a appelé l’ « angoisse de la conscience » (Gewissensangst) (5) . Mais il ne faut pas oublier que circulairement, l’identification à la victime et la confrontation de la personne à des situations récursives d’échec favorisent la réaction morale et le sentiment de culpabilité . Ainsi, la culpabilité induit le « négatif » qui à son tour crée la culpabilité.(6)

La personne « victime » est, en effet, enfermée et engloutie dans un cercle effroyable où la culpabilité précède et suit à la fois un comportement social parfois tout à fait anodin. Assurément, la compulsion de répétition, qui se situe au-delà du principe de plaisir, paraît essentielle dans l’agir compulsif d’échec. Cet agir négatif et mortifère, si temporairement il soulage la personne, secondairement la culpabilise. C’est dans ce sens que Freud (1932) écrivait : « Il y a des gens qui répètent toujours, à leurs dépens, les mêmes réactions sans les corriger ou qui semblent eux-mêmes poursuivis par un destin inexorable alors qu’un examen plus précis nous enseigne qu’eux-mêmes sans le savoir, se préparent ce destin. Nous attribuons alors à la compulsion de répétition le caractère démoniaque. »(7)

De la sorte, dans le quotidien de la vie, la répétition du négatif est couverte de déboires et de déceptions. Toutefois, la personne placée le plus souvent à son insu dans une position de victime cherche à être insensible aux afflictions que lui impose le « destin » et tente de trouver des aides prothétiques et compensatoires au travers d’éventuelles conduites addictives. Ces mesures défensives, pour « s’étourdir » et adoucir le manque, sont elles-mêmes marquées par la répétition, la régression et la substitution (8) . L’agir addictif sert, en effet, de procédé défensif pour échapper à la souffrance. Ainsi, il permet également de changer le principe de réalité par une recherche de jouissance.

Mon propos est étayé par l’analyse d’observations assez caractéristiques de cette « clinique victimaire » (9). Une clinique dominée par le mécanisme de l’itération négative, le masochisme moral et celui qui concerne le féminin, la culpabilité, la cruauté du surmoi, ainsi que le sentiment d’une existence exceptionnellement invalidante. Aussi, la cure psychanalytique qui est par essence « anti-traumatique », vise à modifier l’aménagement psychoaffectif du sujet dans l’optique d’une souffrance atténuée et d’une meilleure répartition de ses investissements. Il s’agit donc d’éviter la répétition stérile et malheureuse, en somme de faire disparaître les symptômes et de tempérer la férocité du surmoi. En définitive, l’analyse cherche ainsi que l’a indiqué Freud, à faire retrouver par la personne la capacité d’aimer et de travailler.

Le cas de ces personnes « victimes », tourmentées et torturées par la culpabilité, n’est pas sans évoquer d’un point de vue clinique et psychopathologique l’ancienne « paranoïa sensitive » de Kretschmer, appelée aussi délire de relation sensitif (10) . Bien qu’il n’existe pas chez certains sujets d’expérience délirante, l’hypothèse pathogénique de Kretschmer nous semble ici tout à fait pertinente. On rappelle que dans cette symptomatologie le sujet, engagé dans des relations dramatiques quotidiennes, semble crouler sous le poids intolérable de circonstances désagréables. La personne paraît, en effet, subir une multitude d’événements pénibles, un cumul d’échecs et de conflits. On peut à chaque fois relever une situation différente de vexation et d’affaiblissement, un « vécu » d’infériorité et de persécution, d’échec et d’insatisfaction, d’humiliation et de culpabilité, ainsi qu’une extrême sensibilité au regard de l’autre, qui risque de l’ « imprégner ». L’autre est toujours potentiellement dangereux dont il faut se méfier. Il est nécessaire d’être sur ses gardes. On retrouve, par ailleurs, cette invariable caractéristique de la spécificité contrastée d’être et d’agir chez les parents : père autoritaire – mère dépressive. Cette dualité parentale opposée et pathogène entrave un déploiement vital et favorise la culpabilité. Ce symptôme névrotique, lié au sentiment d’infériorité, est exprimé par une dévalorisation supposée par la personne elle-même sous le regard de l’autre. L’infériorité, littéralement « placé en dessous », c’est-à-dire être plus bas, être plus « petit », ne peut s’envisager que par rapport à l’autre ou à l’image de l’autre considéré comme supérieur, comme « dominant ». La personne victime a souvent le sentiment d’être mal aimée, d’être rejetée et contestée par l’autre qui l’empêche d’atteindre sa propre valeur.

Par ailleurs, il est à noter également une autre constante que traduit la notion d’enfant non élu, d’enfant non désiré ou qui n’aurait pas dû être. De ce fait, placée dans une position de victime, la personne a le sentiment de ne pas être acceptée, de ne pas être « reconnue » par son entourage. D’une part, elle ne se sent pas « identifiée » comme telle, d’autre part, elle pense que l’on a une obligation envers elle. A ce titre, la question du devoir et de la dette est assez souvent au centre des conflits internes et externes. A cet égard, le mécanisme défensif de projection agit pleinement. Tous les griefs qui sont faits au sujet sont en fait ses propres reproches qui lui reviennent de l’extérieur.

Dans cette perspective, on peut facilement dire que les personnalités à inclination victimaire souffrent précisément d’une pathologie narcissique. De fait leur problématique se situe notamment dans le violent conflit qui oppose l’idéal du moi au moi-réalité. Ces personnes sont réellement dans l’impossibilité douloureuse de satisfaire le vœu illusoire des parents. Aussi, le moi « déficient », ne possédant pas la capacité de combler le désir de l’autre, ne pouvant pas ressembler aux attentes parentales, se trouve, en dépit de sa défense et de sa résistance, sévèrement jugé et soumis aux attaques du surmoi. 

En conséquence, les bases narcissiques fragiles de ces personnes nécessitent une réassurance extérieure, une sécurisation constante et répétée, car ces sujets sont également en proie à des angoisses de perte d’objet. Ces quelques éléments évoquent le registre de l’auto-dépréciation, ou une appréciation péjorative dans l’ordre de l’insuffisance. Ces sujets sont, assurément, pris et absorbés par des sentiments particulièrement désagréables d’insatisfaction, de frustration et de manque. Chez eux, il manque fondamentalement quelque chose. De ce point de vue, la position de victime met en évidence une sorte de manifestation dépressive qui se rapproche de la dépression de type liminaire au sens de Jean Bergeret.

Enfin, la compulsion de répétition « mortifère » semble tirer son origine de l’étouffement initial du moi qui désormais demande une intense réparation narcissique d’un préjudice précoce. Notons que les dommages anciens sont situés essentiellement sur l’axe de l’avoir. Ainsi, la personne estime avoir été « privée » d’un avantage qu’elle était en droit de recevoir (amour, nourriture, soins, …). Elle pense avoir été très tôt « lésée » et infériorisée d’où sa condition de victime « sans fin ». 

D’une certaine manière, la répétition négative et « commémorative » d’un sujet justifie sa situation originaire d’être victime perpétuant de la sorte un statut d’exception a priori déplaisant qui n’est toutefois pas dépourvu « d’une jouissance par lui-même ignorée » . La jouissance où se mêlent plaisir et douleur, se situe, en effet, dans un « au-delà du principe de plaisir ». Elle intéresse le désir et plus nettement le désir inconscient. 


NOTES:

* Houari MAÏDI, psychanalyste, 1027 bis avenue de la République, 59700 MARCQ EN BAROEUL, tél. 0320899271.

1. Sigmund Freud, (1924), « Le problème économique du masochisme », in Névrose, psychose et perversion, trad. franç. J. Laplanche, Paris, PUF, 1973, p. 287-97. 

2. Cf. Charles Melman, (1994), « Déontologie du traumatisme », Journal Français de Psychiatrie, n° 1.

3. Notons que depuis une quinzaine d’années plusieurs associations d’aide aux victimes ont vu le jour. Elles sont investies par la loi d’une mission particulière de protection d’intérêts de certaines victimes « qui s’estiment atteintes dans leurs droits… ». 

4. Dans mon travail de recherche clinique, c’est le père qui avait un comportement de violence (agie) et la mère souvent était dépressive. Mais certains parents, qui en réalité sont en opposition, peuvent tout aussi bien paraître en coalition (sans pour autant être en connivence) : l’un, par exemple la mère, adoptant la violence de l’autre, le père, comme dans le cas notamment des parents Schreber (cf. Houari Maïdi, La plaie et le couteau – Et si la victime était son bourreau…, Lonay, Paris, Delachaux et Niestlé, 2003. 

5. Sigmund Freud, (1912-1913), Totem et tabou, trad. M. Weber, Paris, Gallimard, 1993.

6. Sigmund Freud, (1912-1913), id., p. 292, n°1.

7. Sigmund Freud, (1932), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 144.

8. Cette forme défensive de substitution, essentiellement de type libidinal, est signalée par Freud dans sa lettre du 7 juin 1908 qu’il a adressée à Karl Abraham. Dans cette correspondance, il écrit : « Tous nos breuvages enivrants et nos alcooloïdes excitants ne sont que le substitut de la toxine unique, encore à rechercher, de la libido, que l’ivresse de l’amour produit. » Sigmund Freud – Karl Abraham : Correspondance 1907-1926, trad. F. Cambon et J.P. Grossein, Paris, Gallimard, 1969, p. 47.

9. Cf. Houari Maïdi, (2003), op.cit.

10. Ernst Kretschmer, (1918), Der sensitive Beziehungswahn, trad. franç. S. Horinson : Paranoïa et sensibilité, Paris, PUF, 1963. Cf. mon étude de la « paranoïa victimaire » in op. cit.


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