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Toi, Moi… et le fauteuil

Par Philippe Barraqué, Psychologue
Thérapeute de la voix et Musicologue.
Sèvres cedex, France 

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Toi, Moi… et le fauteuil

Ce texte est extrait de mon blog de sensibilisation sur l’handicap sur le site français du Magazine Psychologies. Il invite le grand public à prendre conscience des problèmes rencontrés au quotidien par les personnes handicapées, en France. Ces difficultés varient selon les politiques sociales d’intégration mises en place dans les différents pays. Le regard sur la personne différente change également quand ces politiques sont efficaces sur le terrain et que les mentalités évoluent. Ce blog préfigure la sortie de mon ouvrage sur l’handicap – écrit en collaboration avec ma compagne Cesarina Moresi - à paraître aux Éditions Jouvence (2ème semestre 2007). 

Blog Handi, t’es pas cap :
http://handistory.blogs.psychologies.com  

On prend conscience de l'handicap, de la déficience quand on est concerné par le problème, que quelqu'un dans son entourage devient...handicapé, suite à un accident de voiture, une maladie. Alors subitement, on s'aperçoit que les marches à l'entrée d'une mairie, d'un commerce... deviennent des obstacles à la fois architecturaux, mais aussi d'intégration sociale, pour celle ou celui qui est, comme on dit, "à mobilité réduite". Oui, stationner sur une place réservée, c'est priver une personne handicapée de sa liberté de circuler comme tout le monde, de travailler, d'avoir des loisirs, etc. Oui, une personne handicapée, ça travaille aussi, ça fait du sport, ça fait l'amour... comme tout le monde! Bref, cette chronique est celle d'un vieux couple : voilà plus de vingt ans que je partage l'handicap de ma compagne au quotidien. Nous avons vu passer beaucoup de ministres, beaucoup de gouvernements, beaucoup de promesses souvent non tenues. Nous avons aussi constaté en France des améliorations au fil des ans, une évolution des mentalités mais il reste beaucoup à faire. C'est avant tout cela notre chronique de l'handicap. Celle de gens que le regard des autres ne rend pas toujours ordinaires. Mais nous assumons cette différence. L'handicap ne doit pas s'afficher comme une bannière, comme une raison de vivre. Nous aurons gagné quand il se fera totalement oublier. C'est demain... peut-être un peu grâce à vous.

Il y a Toi; c'est bien normal, tu es dans le fauteuil. Il y a Moi, ta moitié, qui le pousse. Et puis il y a le fauteuil roulant : il est important, presque humain, contrariant comme tous les "presque" humains, mais respectable, car il nous donne à Toi, à Moi, une autonomie pour la vie quotidienne.
Quand je pousse le fauteuil, je suis handicapé, ou tout du moins je ressens sur moi des regards qui ne sont plus codifiés comme ceux que je croise dans ma vie ordinaire de valide. Je suis celui qui pousse un fauteuil roulant. On m'examine, on me scrute, des regards se détournent, d'autres regardent à la dérobée. J'entends de subliminales questions qui passent dans le cortex des passants : "c'est son frère, tu crois? Son ami, son mari, sa tierce personne? Tierce. Tiens encore le nombre trois : Toi, Moi... et le fauteuil.

Toi dans le fauteuil, on se dit que tu as l'habitude, qu'on se fait à tout. Mais non, tu t'es adaptée, c'est tout. Bien obligé. Pas le choix. Ton handicap - pardon ta déficience physique - tu ne la brandis pas comme une bannière, comme une raison d'exister. Non, tu existes malgré ce fauteuil, en dehors de ce fauteuil. D'ailleurs quand tu rêves, tu marches, tu glisses au-dessus des champs de blé moutonnant, tu cours, tu folâtres, tu n'as plus de fauteuil. Tu ouvres l'œil. Il est là qui t'attend. 

Est-ce que le handicap a été une chance pour toi? - Tu ne le penses pas. La voix du bon sens dit toujours qu'il vaut mieux être comme tout le monde, vivre dans un milieu aisé, avoir une bonne santé, etc. Mais c'est comme ça, tu es dans un fauteuil et tu as ton compagnon qui le pousse. 
Pour plus d'autonomie, d'indépendance, tu circules aussi en fauteuil électrique. J'essaye de te suivre, mais comme chacun sait, un handi en fauteuil électrique trace, slalome, écrase les pieds d'une vieille dame, d'une femme en robe à fleurs de la Sécurité Sociale, d'une jeune ingénue qui proclame la bouche en cœur : "Parce que je le vaux bien!"

Et puis, il y a le fauteuil. C'est un personnage à part. Il me salit les mains, les pantalons, quand je le remonte dans le coffre de la voiture. Il a ses crises existentielles. Il crève du pneu gauche quand Ségolène* fait une bourde, ça arrive assez souvent. Il bute dans les ornières, tente un renversement en montant un trottoir mal abaissé. Il écrase une canette jetée négligemment par une graine de banlieusard discriminé. 

Qui m'a dit récemment que c'était monstrueux de mettre sur un même plan Toi, Moi... et lui? Mais ne savez-vous pas que les objets ont une âme? Si, il me l'a dit ce fauteuil. Il nous remercie pour les bons soins qu'on lui donne, pour les cailloux chers à Cabrel sur lesquels il crapahute élégamment. Mais, mon cher fauteuil, tu me fatigues parfois quand je monte pour la énième fois un seuil de magasin mal abaissé, quand je contourne la énième voiture garée sur le trottoir, quand je dois me faufiler entre les tables d'un restaurant en dérangeant quelques vautrés attablés, quand je dois parlementer avec la sécurité d'un cinéma, d'une salle de spectacle pour qu'on daigne nous laisser entrer. Délit de sale fauteuil, ça vaut bien un délit de sale gueule à l'entrée d'une boîte de nuit. Les videurs ne nous refusent pas parce qu'on va foutre le boxon à l'intérieur. Non, ils nous refusent parce qu'un fauteuil doit porter une cravate, que c'est un club privé et qu'on a qu'à s'arranger pour être comme tout le monde. Ici n'entrent pas les fauteuils, ni les manchots qui ont une taille de nain de jardin. HALDE** là! Ici commence la discrimination, ici finit la fabuleuse odyssée de Toi, Moi... et ce fauteuil par qui le scandale arrive.

* Ségolène Royal, candidate socialiste aux élections présidentielles françaises de 2007
** Halde - Haute Autorité française de Lutte contre les Discriminations et pour l'Égalité - Tel. (00.33) 08.1000.5000 

Philippe Barraqué
Chercheur, universitaire, psychologue

© 2007 - Philippe Barraqué - Tous droits réservés

Par Philippe Barraqué, Psychologue
Thérapeute de la voix et Musicologue.
Sèvres cedex, France 

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