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L'émergence du sujet
(extrait et présentation de livre)

La structuration spirituelle de l’individu : 
les étapes du développement

Par Jacques Poujol, Psychothérapeute
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Éditions Empreinte Temps Présent

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Description détaillée:

Notre époque est celle de l'émergence de Sujet : en quête d'une individuation réussie, chacun oeuvre pour son bien-être, tentant de construire peu à peu son identité. Dans ce processus, la personne est confrontée à deux écueils : le communautarisme exclusif et l'individualisme réducteur. Comment devenir Sujet, acteur à part entière de sa vie ?

L'ouvrage souligne les chances qu'offre notre siècle pour la construction de notre personnalité mais il en révèle aussi les dangers. Des perspectives pour explorer de nouvelles pistes de réflexion et aller plus loin dans notre individuation...

Les auteurs :

- Paul Mayoka : sociologue et ethnologue;
- Christophe Marx : gynécologue et sexologue;
- François Vouga : pasteur de l'Eglise protestante de Genève, professeur de théologie;
- Jacques Poujol : pasteur de la Fédération protestante de France et psychothérapeute, spécialisé en conseil conjugal et familial;
- Jean-Michel Martin : psychothérapeute, Docteur en Histoire et en Sciences de l'Éducation;
- Valérie Duval-Poujol : Doctorante en théologie et en anthropologie, membre de la commission oeucuménique de la Fédération protestante de France;
- Cosette fébrissy : psychopédagogue, formatrice en relation d'aide;
- Bernard Bailly : pasteur, spécialisé dans l'accompagnement des personnes.

EXTRAIT

La structuration spirituelle de l’individu : les étapes du développement

Les étapes de la croissance spirituelle du croyant sont comparables à celles de sa croissance physique, psychique et affective mais ne peuvent pas être confondues avec celles-ci. Avant de décrire ces étapes, il est important de savoir qu’elles se chevauchent. Chaque étape est nécessaire et il faut la dépasser. Nous ne pouvons pas régresser d’une étape à une autre, mais nous pouvons y rester fixés, tombant alors dans une sorte de pathologie spirituelle.

L’être humain est « un animal spirituel » qui va nourrir sa vie spirituelle. Comment ? Cela dépend de l’objet de sa foi personnelle et de la manière de vivre sa foi en collectivité. 

La croissance spirituelle se fait toujours par crises successives en conjuguant d’abord une séparation, une différenciation, puis une ouverture à une autre dimension spirituelle. Il y a donc à chaque étape ou crise de croissance une différenciation, un détachement, une découverte, des acquisitions nouvelles et l’ouverture à une croissance qui s’exprime par de la crainte, un travail de deuil, un temps de régression, un temps de prise de conscience des limites qu’il faut dépasser. Nous ne pouvons pas accélérer la vie, mais nous pouvons la détourner. La croissance suit son cours : s’il y a violence dans la vie spirituelle, il en résultera une fixation à un stade du développement de la personne avec l’émergence de formes de vie spirituelle problématiques.

Le risque est qu’en appartenant à une communauté religieuse fixée à un stade, l’individu reste fixé à la pathologie de l’Église.

1e étape 

La première étape est celle de la foi qui adhère : l’individu découvre la vie spirituelle, sa foi est copiée et fusionnelle. Les nouveaux adhérents sont en général très zélés. Cette foi d’imitation confond présence, amour, émotions et vie spirituelle. C’est une foi émotionnelle qui va donner au nouveau chrétien un sentiment de sécurité : la vérité est dans les émotions qu’il ressent. Cette étape dure environ un an.

Il va donc construire ce « noyau dur de la foi » : l’individu se sent le droit d’exister parce qu’il est dans une alliance, qu’il vit fortement cette nouvelle découverte de la foi émotionnelle. Il entre dans un contrat relationnel entre l’homme et Dieu. Cette alliance lui donne une sécurité fondamentale. Il a une destinée plus qu’un destin personnel. Cette alliance lui donne un rôle à jouer dans le cadre qui lui est proposé. Le noyau dur de sa foi se construit sur la base de quatre éléments nécessaires à l’équilibre :

- je suis en marche (comme Abraham)
- je me repose sur l’œuvre de Jésus-Christ
- je dois construire ma vie avec la vision du temps et de l’éternité
- je ne pourrai pas m’épanouir sans les autres.

Quand il manque un de ces quatre éléments ou que l’un prédomine par rapport aux autres, trois problèmes se posent, qui peuvent devenir des fixations pour la personne :

- Elle développe un narcissisme excessif, dû à l’insécurité dans laquelle elle se trouve. Elle va apaiser Dieu par des rites ou des sacrifices. Sa réflexion spirituelle sera fusionnelle : pour se sécuriser, elle sera une fervente pratiquante des groupes où l’émotionnel prime. Elle confond l’émotion et l’Esprit Saint. C’est le retour au mythe de l’Église primitive où l’on avait tout en commun. C’est un discours peu réaliste et non inscrit dans l’histoire. 

- Elle développe un comportement d’isolement complet, elle vit sa foi comme un « enfant-loup ». 

- Elle surinvestit la forme qui la sécurise au détriment du fond. La forme, elle la maîtrise, alors que le fond lui échappe. 

2e étape 

L’étape suivante est celle de la foi qui questionne. Les « pourquoi ? » demandent une réponse à ceux qui ont amené le chrétien à la foi. Cette étape dure deux à trois ans. C’est aussi l’âge où l’on croit qu’il suffit de parler pour que les choses arrivent : la parole est toute-puissante. Par exemple « vous êtes le sel de la terre », « vous êtes la lumière du monde » deviennent pour lui des textes fort prisés. Il va construire un discours fondé sur ses expériences personnelles et aura une vision particulière et parcellaire des choses. À cet âge, la prière est ressentie comme quelque chose de conquérant. Les prières de ce croyant sont souvent des imprécations. Il est convaincu et convaincant et prêt à partir en guerre. C’est un peu la théologie de la toute-puissance égocentrique. 

Si l’individu est dans un milieu de vie sain, il saura rééquilibrer et traverser cette étape nécessaire. Si tel n’est pas le cas, quand la réponse étouffe la question, et ne nourrit pas sa curiosité, il se fixe à ce stade et fonde sa réflexion sur des slogans, des préjugés, quelquefois même agressifs, et non sur une réflexion théologique. À ce stade le croyant a réponse à tout. Il doit acquérir une pensée plus opérationnelle, dans le sens où la vie chrétienne est une croissance, et qu’elle comporte aussi sa part de limites. Si l’on nourrit sa curiosité, il pourra passer à l’étape suivante.

3e étape

La troisième étape est l’âge de la raison, de l’intériorisation. Elle dure quelques années. Le chrétien met en accord sa pensée avec son action et sa parole. Donc il s’engage dans son milieu ecclésial parce que pour lui la forme et le fond s’accordent. Il s’approprie la forme et le fond du groupe et il s’engage. Il est craintif, pas très ouvert à ce que pensent les autres églises. Elles sont intéressantes, mais en partie dans l’erreur. Il donne un sens à sa foi à travers l’action qu’il mène. 

Il voit le monde divisé en deux : le monde est un fleuve qui transporte des choses boueuses, tandis que son église est la rivière propre, bien pure. Il s’invente un mythe ecclésial, spirituel où tout est bien. Pour lui, l’évangélisation consiste à faire passer l’eau boueuse du fleuve (le monde) à travers des filtres jusque dans sa petite rivière, pour qu’elle grossisse. Il se construit un conte familial ecclésial parfait. Quand il trouve un poisson mort dans sa rivière, c’est la faute du poisson qui a oublié de respirer ou alors, un filtre a été enlevé ! 

Trois éléments caractérisent cette étape :

- l’engagement-consécration où tout est logique, Dieu lui-même étant connu comme logique ; « Si cela ne va pas, c’est parce que nous ne nous sommes pas assez engagés », dit-il.

- l’obéissance-renoncement. Les responsables ont la vision pour nous, nous devons leur obéir, les soutenir plutôt que les critiquer.

- le pardon comme vertu. Nous sommes appelés à pardonner toute personne nous ayant fait du mal, c’est la forme de guérison intérieure proposée aux blessés, au risque de faire des victimes des coupables.

L’individu étant bien dans son église, il reste en grande partie sourd aux vrais problèmes du monde et aux souffrances des personnes blessées, trop enfermé dans son dogmatisme personnel conforté par son environnement. Puis, à cause des réalités auxquelles il est confronté, il réalise que sa petite rivière n’existe pas, qu’il vit hors du monde et non pas dans le monde. S’il ne passe pas cette étape mais y reste fixé, il tombe dans le légalisme. Le légalisme engendre trois comportements qui deviendront sa structure spirituelle : 

- l’hypocrisie (style Tartuffe) 

- la dépression 

- le « légalisme honnête » ou pharisianisme.

4e étape

La quatrième étape est celle de la contestation, elle dure plusieurs années, comparable à une crise d’adolescence. Puisque pour l’individu la petite rivière n’est plus, il conteste pour vérifier ce qu’il croit maintenant. Il se met en opposition avec les responsables de son église et secoue leurs croyances. Il conteste pour mieux s’ancrer dans sa nouvelle vision. Etant dans le grand fleuve de la vie, il se rend compte qu’il n’est pas tout seul. Il découvre d’autres personnes chrétiennes et cela l’enrichit.

On peut dire que c’est l’étape de la construction du discours par la déconstruction et la reconstruction des croyances. À ce stade, il ne se contente plus de slogans, mais d’une réflexion construite. 

À quoi sert la foi ? Le chrétien va raisonner sa foi et l’action de la foi dans sa vie. Maintenant, il s’interroge : qu’est-ce que cela signifie être « la lumière du monde » et « le sel de la terre » ? Il a aussi besoin de grandes figures emblématiques pour qui la foi a été un engagement positif (Mère Teresa, Martin Luther King, par exemple) et constate que l’on peut avoir des visions différentes de la vie chrétienne.

Il a peur d’être marginalisé, il veut une foi qui est acceptée par le grand fleuve de la vie et de l’humanité. Il apprend qu’il faut quitter pour devenir, mais aussi grandir sans s’amputer.

Quand il entend un discours répressif, qui l’empêche d’adhérer à cette nouvelle vision, il peut développer trois attitudes pathologiques et se fixer à cette étape :

- s’identifier à un personnage idéalisé : il devient un petit apôtre Paul ou un petit Martin Luther King.

- devenir un nihiliste de la foi : il critique tout, sans rien proposer. Il perd son énergie à tout critiquer. C’est un non sans un oui à rien de constructif.

- développer un mysticisme pathogène pour ne pas désespérer : il s’implique dans un tout petit groupe de prières, forme un groupe très fusionnel. Ce qui compte, c’est le Seigneur. Il retourne au fusionnel avec deux ou trois personnes, mais plus dans la collectivité qui l’a déçu.

5e étape

La foi individuelle se met en place au cours de cette étape. Au quatrième stade, les individus peuvent changer d’église ou de foi. La foi devient adulte, individuelle, réfléchie, elle n’est plus copiée, le chrétien ne s’oppose plus. Il intègre le paradoxe dans la vie spirituelle. Il ne veut plus « faire pour être », il n’a plus envie de s’engager pour des actions qu’il juge superficielles et qui ne nourrissent que le narcissisme des responsables. Il a compris la pédagogie de Dieu et il devient souple dans la notion du paradoxe. C’est une naissance à lui : il renonce à suivre pour marcher avec lui-même.

Le paradoxe, c’est deux principes ou deux éléments différents voire contradictoires qui s’opposent, mais qui émanent de la même source et servent le même but. Ce qui sous-entend qu’on ne peut éliminer ni l’un ni l’autre. C’est le cas pour la Trinité : Dieu est un, mais en même temps, pour les chrétiens, il est trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. 

Il faut regarder ces deux vérités contradictoires sans exclure l’une des deux ni choisir entre elles, ni chercher la synthèse des deux, ce qui exclurait une partie de la réalité. La pensée paradoxale est indispensable à notre vie spirituelle, non seulement pour comprendre la Bible mais aussi les faits de notre vie. Volontairement ou non, nous sommes amenés à penser et à nous exprimer de façon paradoxale. Le paradoxe est le moyen de tenir compte du réel sans nous amputer d’une partie de nous-mêmes, de notre idéal. 

Prenons l’exemple de l’action de l’homme et de celle du Saint-Esprit : La Bible nous exhorte à prier sans cesse et à intercéder. Mais Dieu agit également de son propre chef. Notre part est de prier mais certains miracles ou conversions ne sont pas liés à la quantité ou à la qualité de nos prières. « Il en donne autant à ses bien-aimés pendant qu’ils dorment ». (Psaume 127:2) De même, Dieu nous invite à témoigner, mais il n’a pas besoin de nous pour agir. Il est capable de convertir n’importe qui sans aucune aide humaine, comme le montre l’histoire de l’apôtre Paul. Et pourtant, il a choisi de faire de nous ses co-ouvriers. 

Est-ce l’action de l’homme ou celle de Dieu qui fait avancer les choses ? Nous pourrions citer d’autres exemples de paradoxes : la grâce et les œuvres, la perfection chrétienne (homme juste et pécheur), le royaume de Dieu déjà là mais pas encore là, la volonté de Dieu et celle des hommes (liberté humaine et puissance divine), la nature de Jésus (Dieu et homme), etc. A cette étape le chrétien sait qu’il n’est pas arrivé, il est en marche.

Sur ce chemin, nous arrivons à dire « je sais ». Nous ne disons plus « je pense » ceci ou cela mais nous affirmons « je sais ». Comme saint Paul nous arrivons à déclarer : « Je sais en qui j’ai mis ma confiance ». Nous passons, comme Job avant nous, de la déclaration « je pense » à celle qui affirme : « Je sais ». Pourquoi saint Paul parvient-il à vivre cette affirmation, ce « je sais » ? C’est le résultat d’une croyance, le fruit de la conjugaison de trois verbes : apprendre, s’adapter et exister/survivre.

Ces trois verbes sont interactifs. Si saint Paul arrive à dire « je sais », s’il a appris, c’est qu’il a su s’adapter. Inversement, pour m’adapter, j’ai besoin d’apprendre, ce qui me permet de survivre. Si je veux exister/survivre, il m’incombe de m’adapter et d’apprendre. Si je n’apprends pas, je ne survivrai pas, je n’existerai pas. Ces trois attitudes, ces trois verbes ont besoin l’un de l’autre, ils sont interactifs et indissociables. Je ne m’adapte pas par devoir mais parce que c’est nécessaire pour ma survie, mon existence. C’est là le secret de l’apôtre Paul, la raison pour laquelle il arrive à dire « je sais ». Il s’est forgé des croyances fortes qui constituent son patrimoine propre, en apprenant et en s’adaptant, à travers un vécu fait de hauts et de bas. Ce « je sais » devient son identité, la quintessence de qui il est, face aux hommes et face à son Dieu.

6e étape

Enfin vient l’étape de l’universalité. C’est porter un rêve et penser que l’on peut mourir pour une cause, tout en sachant qu’elle ne se réalisera pas sur cette terre, être porté par un message qui nous engage et nous dépasse. Peu de personnes arrivent à cette maturité-là, cette étape reste devant nous à atteindre. Le chrétien participe à un rêve universel, il est prêt à y consacrer le reste de sa vie.

Cette étape comporte aussi un piège, celui de confondre l’universel avec l’universalisme qui en est sa dérive. 

Au terme de la description des étapes de notre cheminement spirituel, souvenons-nous que l’essentiel n’est pas la distance que nous avons parcourue mais la direction prise, vers Qui nous marchons. 

© Jacques Poujol. Texte extrait du livre L'émergence du Sujet : la construction de l'identité entre communautarisme et individualisme, Collectif d’auteurs, Empreinte Temps Présent, 2007. 
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Auteur : Sous la direction de Jacques Poujol
Éditeur : Empreinte temps présent
Thème : Réflexion
Année : 2007
Nombre de pages : 95 
Dimension : 14x21 
Poids : 150
ISBN : 9782906405899.

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