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Effets et fonctions de la religion dans les conditions victimaires

Par Houari Maïdi, Psychologue clinicien
Marcq en Baroeul, France 

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Effets et fonctions de la religion dans les conditions victimaires

L’objet de cette étude est transculturel. L'expérience de la clinique victimaire condensée dans ce que j'ai dénommé dans un travail précédent le « syndrome de victimité » (1) , m'a amené à m’interroger sur l’impact du religieux dans la subjectivation et l’inclination victimaire du sujet. Quels sont, de ce fait, les facteurs qui globalement influent sur le masochisme et la violence dirigée contre soi ? Y a-t-il des cultures et des religions qui engendrent, plus que d’autres, des positions de victime ? Quels sont les effets et fonctions de la religion dans les conditions de victime ? Pour répondre à ces différentes interrogations, il m’a paru utile de réfléchir autour des trois monothéismes, judaïque, chrétien et musulman, ainsi qu’à travers l’hindouisme et les religions de l’Inde ancienne.
Toutefois, posons-nous d’abord cette question essentielle : « Qu’est-ce qu’une religion ? »
La définition la plus appropriée semble être celle de l’école française de sociologie qui a le mérite de rassembler les éléments constitutifs de la religion : 

  • Lien de piété unissant les hommes ;

  • Présence de rites ; 

  • Présence de mythes (récits relatifs à l’origine de l’homme) ; 

  • Séparation du sacré et du profane.

Ainsi, une religion est un corpus de croyances, de rites, de règles, de spéculations, qui contient en lui-même ou secrète sa propre exégèse et son propre système de justifications.
Notons à cet égard que le point de vue comparatiste peut conduire à grouper les religions selon leurs affinités génétiques (tel système religieux dérive historiquement de tel autre) ou selon les affinités constatées ou supposées entre les ethnies qui adhèrent aux religions considérées (les religions des peuples sémitiques), ou bien encore selon telle ou telle typologie (les polythéismes…).
Au regard des psychanalystes, les religions ne diffèrent entre elles que dans la mesure où elles résultent de formations de compromis différentes dans le jeu des pulsions ; ou encore, ce qui les distingue, ce sont les manières propres à chacune d’elles de traiter les traces mnésiques laissées par le « drame inaugural de l’humanité », le meurtre du père primitif, et par les événements qui, après cela, ont mené à la constitution du « complexe paternel » et à la « nostalgie du père ».
Selon le modèle psychanalytique de compréhension, les trois monothéismes ont une seule et même origine. Aussi, ce qui est véritablement commun à ces trois religions, c’est le besoin infantile qui se rattache à l’état (2) de « dépendance absolue » ainsi qu’à la « nostalgie du père » que suscite cet état. « Dépendance absolue » ou soumission à une Loi qui ordonne un monde sinon livré à la pure loi du désir. De même, rappelons que pour Freud (ainsi que T. Reik), le meurtre du père est à la base du mythe sacrificiel que l’on retrouve dans les trois religions monothéistes. La liquidation du père, péché originel, est la « scène primitive » de l’humanité, scène renouvelée, déplacée (Moïse, le Christ) autour de laquelle s’élaborent les fantasmes de désir et de culpabilité.
Ainsi le sacré de tous les mythes et rites se fonde sur un sacrifice humain primordial. De même que le sacrifice rituel substitue à la victime originelle une victime sacrifiable qui devient rituelle, sur laquelle s’assouvit la violence purificatrice. Simultanément ladite victime expiatoire et propiatoire concentre sur elle tout le mauvais qui se détruit par sa propre destruction. 
Comme le souligne Freud (1937-1939), un crime avait été commis envers Dieu, et la mort seule pouvait le racheter (3). Selon la loi du talion profondément fixée dans l’âme humaine « un meurtre ne peut être expié que par le sacrifice d’une autre vie, le sacrifice de soi-même signifie l’expiation pour un acte meurtrier. (4) » 
De la sorte la notion de sacrifice (5) ne peut être dissociée du sacré (6) et du religieux.
Pour Freud, la religion réalise de façon illusoire les désirs infantiles de l’homme. La religion a une fonction consolante parce qu’elle offre la perspective d’un au-delà dans lequel le désir réprimé par les exigences de la « civilisation » trouvera sa satisfaction. Par ailleurs, elle répond au besoin de protection et d’amour par l’image d’une providence bienveillante sous la forme de Dieu le Père. La religion serait aussi la « névrose obsessionnelle de l’humanité » (7) , une illusion fonctionnant sur le désir, qui aide l’homme à accepter la mort et l’incompréhension du monde.
Toutefois, il y a d’un autre point de vue, un aspect important totalement refoulé dans l’histoire des religions et dans la pensée psychanalytique. Il s’agit des mythes relatifs à la Déesse-Mère. Il est, en effet, très probable que les prémisses de la pensée religieuse, dès la préhistoire, se soient basés sur les mythes et les cultes de la Déesse-Mère. (Cf. Shahrukh Husain, 2001) Un certain matriarcat aurait, pour des raisons obscures, été détrôné, notamment dans les religions monothéistes, par la figure patriarcale de Dieu le Père. Retenons qu’à la Déesse-Mère étaient associés les mythes relatifs à la fertilité, la protection, etc. A une époque où, il est nécessaire de le relever, l’agriculture, et donc les thèmes de la fertilité, était prédominante. On ne retrouve d’ailleurs que dans les religions orientales les « déesses ». Dans cette optique, il semble que la Vierge Marie et son culte pourrait être un dérivé lointain d’une figure de Déesse-Mère. (8) La Vierge est d’ailleurs le seul élément féminin admis dans la religion catholique. Cependant, elle n’y est qu’un « outil » au service de la volonté divine. (9) 
Les religions monothéistes et patriarcales se sont imposées sous le registre dominant de la Loi, avec son double versant de prescriptions et de proscriptions (cf. les interdits des dix commandements). Dans l’évolution de l’Humanité, elles reflètent comme l’émergence de l’œdipe, au sortir d’une relation fusionnelle avec la Déesse-Mère, la terre nourricière, terra mater. Il n’est pas étonnant que Freud y relie le meurtre du père et de ce fait sa « nostalgie ». 

Le Judaïsme :

Le Moïse n’est pas le seul texte où Freud traite des particularités de la religion juive. Charles Malamoud (1993), rappelle très justement que Freud évoque la question de la religion juive et de la mort dans son autre texte intitulé « Notre rapport à la mort » (Wir und der Tod) publié dans Imago en 1915 – Ce titre aurait pu être Wir Juden und der Tod – « Nous Juifs et la mort ». Ainsi, Freud affirme : « Ce rapport à la mort c’est nous autres juifs qui le manifestons le plus souvent et de la façon la plus extrême ».
Plus loin, parlant du péché originel et rappelant qu’il n’est pas une innovation chrétienne mais une croyance qui remonte aux temps primitifs (ein Stück des Urzeitglaubens) – à savoir la faute originaire (Urschuld) que fut le meurtre du père – il déclare que « le judaïsme a soigneusement écarté ces obscurs ressouvenirs de l’humanité et que c’est peut-être pour cette raison qu’il s’est disqualifié comme religion universelle ».
Plus loin : « Il est très remarquable que nos écritures saintes n’aient tenu aucun compte de ce besoin de l’homme d’être assuré que son existence continue (après la mort). Il est dit, au contraire : seuls les vivants disent la louange de Dieu […] Je voudrais ranger cet élément parmi les facteurs qui ont fait qu’il a été impossible à la religion juive de remplacer les autres religions de l’Antiquité après leur chute … ».
Refus d’assigner à la religion la fonction de produire des illusions consolatrices sur la survie (alors qu’en revanche la certitude d’être le peuple que Dieu s’est choisi est constamment proclamée), refus de reconnaître le crime fondateur. Il s’agit de deux traits par où le judaïsme se particularise des religions qui l’entourent.
Le souvenir du meurtre de Moïse demeure refoulé. Ce meurtre était lui-même la mise en acte (un Agieren) du meurtre du père primitif, et cette mise en acte avait pris la place du souvenir. Le sentiment de culpabilité demeure cependant : « Les prophètes le maintiennent en éveil, sans interruption ; mais il n’est plus le remords de la haine meurtrière éprouvée jadis contre le père, ni la terreur de l’avoir effectivement tué, il prend la forme de « la mauvaise conscience de pécher sans cesse contre les commandements de Dieu ».

Le christianisme :

A la religion du père qu’était le judaïsme succède une religion du fils ( et accessoirement de la mère) qu’est le christianisme comme une régression, une modération sur le plan culturel et comme une sorte de retour à la brutalité des temps primitifs. 
Selon Freud, le christianisme constitue donc une régression. Néanmoins, cette régression marque un progrès vers la « vérité historique », c’est-à-dire qu’elle rend compte de ce qui s’est réellement passé et qui a été refoulé. Le christianisme est né du besoin de « renouer » (anknüpfen) avec la vraie culpabilité, celle qui résulte du forfait originaire et d’expier ce crime par un sacrifice.
Pour interpréter les phénomènes victimaires (mécanismes et pulsion victimaires), il est utile de convoquer les évangiles et la bible et plus particulièrement le nouveau testament. L’ancien testament reprend chronologiquement la dénonciation du mécanisme victimaire et en questionne sa légitimité. C’est Job qui ne veut pas croire au Dieu accusateur incarné par la foule de ses anciens amis qui le harcèlent et le persécutent avec autant d’intensité qu’ils l’admiraient naguère. C’est Job qui préfère être athée, puis s’en remet au Paraclet qui en hébreu signifie le défenseur des victimes. C’est aussi Joseph qui pardonne parce que l’un des frères accepte d’être emprisonné à la place du jeune benjamin en Egypte. La bible est un récit qui donne la voix aux victimes pour la première fois dans l’histoire des hommes. Il n’est pas fortuit que la première mise en question du mécanisme victimaire dans l’histoire des hommes apparaissent dans l’ancien testament et soit l’œuvre du peuple juif (Joseph, Job, etc.) sans cesse objet d’expulsion et de persécution. Ces récits sont une interrogation du bien-fondé de cette pratique universel qu’est le mécanisme victimaire. Dans l’ancien testament on passe du sacrifice humain au sacrifice animal. L’ancien testament achève la critique du logos sacrificiel pour passer à un logos non-sacrificiel. Le nouveau testament va plus loin dans le processus de dénonciation du mécanisme victimaire : « Le christ est mort en nous sauvant », cela est bien différent de l’assertion : « Le christ est mort pour nous sauver » (logos sacrificiel). Toutefois, dans la liturgie ce second terme est dominant. On peut se référer à l’« Agneau de Dieu », l’Agnus-Dei, animal du sacrifice qui porte les péchés du monde… Le Christ est donc bien mort, s’offrant lui-même en sacrifice, pour sauver l’homme du péché et de la mort. Le Christ fait homme est mort pour les hommes. Ceci est bien à l’origine du masochisme moral que l’on peut observer dans les milieux catholiques. « Il faut souffrir, car le Christ a souffert pour nous ». Il faut expier, se repentir. Chaque péché est une souffrance infligée à Dieu. Le dogme religieux catholique a fait largement le lit du masochisme moral. A ce propos, ne dit-on pas « il faut porter sa croix » ? 
Ainsi, le Christ est mort par les mécanismes mêmes qu’il dénonçait (mécanisme victimaire). Toutefois, le mécanisme s’en trouve à jamais enrayé. En le sacrifiant, Pilate, lui donne paradoxalement raison. Le christ savait qu’il déclencherait une crise, et qu’elle se résoudrait par la mise à mort d’une victime. Le prêtre Caïphe avait dit aux pharisiens : « Vous n’y entendez donc rien, vous ne voyez pas qu’il vaut mieux qu’un seul meure pour que la nation ne périsse tout entière ». Il parlait bien sur du Christ menaçant la stabilité et l’ordre social par ses dénonciations du mensonge et de l’hypocrisie.
La singularité du Christianisme se caractérise par une reconnaissance manifeste du statut de la victime. Selon la possible interprétation que l’on peut faire de l’évangile : Une société ne peut vivre sans sacrifice. Elle ne survivrait pas sans victime. Ainsi, nous pouvons percevoir que la particularité de la morale chrétienne est de secourir le faible, le pauvre, l’exclu ou toutes les catégories présentant précisément des signes victimaires.

L’Islamisme :

L’islam accentue le pouvoir patriarcal. Le retour au Dieu unique exige une soumission qui consiste à s’en remettre à Dieu (Allah) dans la foi en Lui et en son prophète (Mohammed) et messager (rasul) de Dieu, en acceptant la révélation et les ordonnances reçus dans le Coran. Cependant, on a souvent tendance à définir le terme « muslim » en arabe par celui qui se soumet sans réserve à Dieu. On évoque, ainsi, à tort la simple idée de soumission. Cette étymologie est, en effet, partielle. Elle privilégie exclusivement le sens de l’assujettissement, alors que la racine S.L.M. signifie le sauf, celui qui a traversé un péril et est sauvé, et se trouve donc dans la paix du salut. Cette racine est d’ailleurs la même que celle qui a donné en hébreu « shalom ».
Le sacrifice d’Abraham (Ibrahim) qui concerne Ismaël sert de repère et de paradigme au musulman. Le sacrifice (du mouton) est la plus grande fête du calendrier musulman (Aïd El Kébir ou Aïd El Adha - sacrifice). La commémoration se fait donc par la mise à mort d’une victime rituelle animale.
Le traitement de la culpabilité est précisément fixé par les prescriptions que résument les cinq piliers de l’Islam : la profession de foi ; la prière pour tout croyant, cinq fois par jour avec les ablutions ; les redevances et l’aumône ; le jeûne du Ramadan ; et le pèlerinage.
L’expiation des manquements au rituel et des fautes quant à la loi morale se fait par le repentir, par les réparations pratiques des injustices commises à l’égard des hommes, par une observation fidèle des actes appartenant aux « piliers ».
Les buts poursuivis sont alors à retrouver la paix de l’âme par la soumission à Dieu et d’atteindre à l’immortalité dans la vie future. Cette visée eschatologique, avec le Jugement dernier, la Résurrection finale et l’entrée au Paradis est très comparable au christianisme. C’est cette volonté importante qui dirige les actes et conduit l’espérance du croyant.

Religions de l’Inde ancienne :

Une des caractéristiques des religions de l’Inde ancienne, auxquelles Freud ne s’est référé qu’en de très rares occasions et toujours de façon allusive, est de présenter la condition humaine comme si elle n’avait pas de préhistoire. L’humanité est ce qu’elle est, il n’y a pas à se demander comment et pourquoi elle est devenue ce qu’elle est. 
On apprend que tout homme, en naissant, du fait même qu’il naît, se trouve d’emblée chargé de dettes (rna). De même que ces dettes le définissent si étroitement qu’ « il est dette ».
Il s’agit d’une dette de vie dans la mesure où l’existence même du sujet est un « dépôt » que le dieu de la mort, Yama, lui réclamera nécessairement ; et d’autre part, dette à un quadruple groupe de créanciers : les dieux ; les ancêtres ; les « voyants » qui ont transmis aux hommes le texte sacré du Veda dont ils ont eu la révélation ou l’intuition ; les autres hommes enfin. De cette situation d’endettement dans laquelle l’homme est d’emblée enfermé, nous ne connaissons que ces éléments : l’identité des créanciers, et les moyens de les satisfaire. L’homme, en effet, s’acquitte envers les dieux en leur offrant des sacrifices ; envers les ancêtres en devenant lui-même père ; envers les « voyants » en apprenant à son tour, de manière que la tradition ne s’interrompe pas, le texte sacré ; envers les hommes en observant les rites d’hospitalité.
La dette désigne généralement l’obligation de restituer un bien emprunté ou son équivalent. Cependant, ici nous sommes face à un étrange paradoxe : une dette sans emprunt préalable, ou du moins sans conscience de l’événement de l’emprunt, une conséquence sans cause ; un présent sans passé.

La contrainte actuelle n’est pas liée à une faute commise. Il s’agit d’une dette de naissance, « congénitale », un manque à combler par l’exécution du programme de rites. 
Dans la religion du Veda, le terrible dieu Varuna, qui voit tout, est toujours prêt à se saisir du pécheur et à l’étrangler de son nœud coulant. Néanmoins, il n’y a pas de faute originaire. Ainsi, les crimes que l’homme peut commettre, sa finitude, les souffrances auxquelles il est exposé ne sont en rien la reprise ou la conséquence de quelque événement qui, dans les temps originaires, aurait poussé l’humanité vers la condition qui est la sienne aujourd’hui. 
Comme il n’y a pas de réponse théologique à la question : « Quelle est l’origine de la dette congénitale de tous les hommes ? », le sujet individuel s’interroge avec anxiété sur les péchés que lui-même a pu commettre autrefois et qui expliquent sa misère présente. 
Il est commandé, en effet, dans certaines circonstances rituelles, mais aussi quand on veut se dégager d’une dette matérielle, de réciter la prière que voici, adressée au dieu Agni, dieu du feu sacrificiel, grâce à qui les oblations des hommes sont efficaces : « La dette impayée que j’ai ici-bas, le trésor de Yama que j’ai en dépôt, je m’en acquitte. Agni, de mon vivant même je te le restitue […] Si, enfant, alors que je tétais avec délices, j’ai fait mal à ma mère, à mon père, pour mes parents ce n’était pas violence de ma part ; je suis quitte de cette dette, ô Agni ! ». 
Selon les commentateurs indiens, la « dette impayée » est ici la dette profane ; Yama dieu de la mort, créancier fondamental, est en quelque sorte le patron de toutes les dettes ; tout créancier humain est une figure de Yama, toute dette profane un rappel et en même temps une manifestation partielle de la dette primordiale que le mortel doit à la mort.
« Les coups que je donnais à mon père et à ma mère quand j’étais enfant et que je grimpais sur leurs genoux ne sont pas des actes violents, donc condamnables ; ils manifestent seulement l’excitation et le plaisir que me causaient leurs caresses ; ou bien, c’était pendant que je tétais le sein de ma mère. Je n’agissais donc pas avec le désir de leur faire mal. En outre, ces coups leur faisaient plaisir. Mais je ne leur ai pas donné de compensation pour la patience avec laquelle ils m’ont supporté. C’est en cela que je suis peut-être endetté à leur égard. Puissé-je, Agni, par un effet de ta faveur, être déchargé de cette dette-là. »
La culpabilité humaine énoncée à un lien avec le plaisir pris avec la mère dans la prime enfance.
Il n’y a donc pas, dans les religions de l’Inde, de véritable mythe d’origine du genre humain ni de la société humaine.

En conséquence, ainsi qu’on peut l’observer les différentes religions, chacune selon sa modalité, ses rites et ses mythes, poussent au sacrifice à la culpabilisation et en retour au dévouement et à la propitiation. Toutes les religions prônent de quelque façon que ce soit le masochisme et le dolorisme. Toutefois, selon mon expérience clinique et de travail auprès essentiellement d’une population occidentale élevée principalement selon les principes de la religion catholique, le christianisme paraît favoriser le masochisme et le sacrifice de soi selon l’idéal victimaire du Christ (hostia) (10) . Les sacrifices accomplis sur soi-même viennent répondre spécialement au modèle de la victime eucharistique. Rappelons que dans le christianisme, l’eucharistie est une communion orale avec Dieu, en qui s’identifient tous les chrétiens, par l’absorption qui commémore la cène et réitère dans le corps la mort et la résurrection du Christ. « Chacun devenant une victime par un processus identificatoire. Victime mais aussi coupable si l’on se réfère à l’analyse de Freud du Rédempteur coupable ». (11) 
Dans cette perspective, la religion catholique « glorifie » la douleur et le masochisme. Ceci a une incidence nette puisque dans le domaine médical et la position face à la douleur (« Tu enfanteras dans la douleur », « Il faut supporter sa douleur car le Christ a souffert aussi », etc.). Cela a été jusqu’aux réticences par rapport à l’usage de la morphine pour soulager la souffrance. Souffrance expiatoire ou rédemptrice ? Là est la question !

Contrairement, par exemple, au judaïsme et à l’islam, le christianisme favorise également les restrictions pulsionnelles. Il idéalise la chasteté. Il faut refuser les plaisirs mondains. On pourrait dire qu’au sacrifice suprême de Dieu doit répondre le sacrifice total de la sexualité (cf. la chasteté absolue du clergé et des religieux dans le christianisme). Quant à l’expiation par l’aveu des fautes, la confession, la contrition, etc., les ordres religieux en donnent les formes organisées pouvant aller jusqu’à l’ascétisme le plus mystique, comme avec la tradition des anachorètes du désert. 
Par ailleurs, dans la clinique victimaire, le rapport au féminin et à la « castration » est une donnée fondamentale. Ici encore on peut dire que dans le christianisme une place importante est faite à la mère en l’occurrence la vierge Marie, dont l’image est indissociable de la vie de Jésus et du drame de la passion (la Pietà).

BIBLIOGRAPHIE

FREUD S. (1912-1913), Totem et tabou, Paris, PBP, 1972.
FREUD S. (1928), Malaise dans la culture, Paris, PUF.
FREUD S. (1929), L’avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1980.
FREUD S. (1937-1939), L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1985.
HUSAIN S. (2001), La grande déesse-mère, Ed. Taschen, collection. « Sagesses du monde ». 
MAÏDI H. (2003), La plaie et le couteau – Et si la victime était son bourreau…, Paris, Delachaux et Niestlé.
MALAMOUD C. (1993), « Psychanalyse et sciences des religions », in L’apport freudien – Eléments pour une encyclopédie de la psychanalyse, Sous la direct. de Pierre Kaufmann, Paris, Bordas, 1993.
REIK T. (1957), Mythe et culpabilité – Crime et châtiment de l’humanité, Paris, PUF, 1979.
ROSOLATO G. (1987), Le sacrifice, Paris, PUF.


NOTES
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1 - Dans ce « syndrome » qui possède une valeur essentiellement descriptive et phénoménologique, j’utilise le néologisme de « victimité » parce qu’il me semble indiquer différentes significations utiles à la compréhension de la condition de victime. Il désigne soit l’inclination, voire le besoin incoercible d’une personne à être victime, soit l’état ou le caractère d’une personne victime, c’est-à-dire qu’un signe ou un ensemble de signes permet de la distinguer dans son comportement et dans sa personnalité.
2 - « Quant aux besoins religieux, leur rattachement à l’état infantile de dépendance absolue, ainsi qu’à la nostalgie du père que suscite cet état me semble irréfutable ». (Freud, S., 1929, Malaise dans la culture, Paris, PUF, p. 15-16)
3 - Freud S. (1937-1939), L’homme Moïse et la religion monothéiste, p. 178.
4 - Freud S. (1912-1913), Totem et tabou, p. 176-177.
5 - Le sacrifice établit « une communication entre le monde sacré et le monde profane par l’intermédiaire d’une victime » pour trouver dans le divin « la source même de la vie », Marcel Mauss, Œuvres, I : Les fonctions sociales du sacré, chap. 3 : Henri Hubert et Marcel Mauss, « Essai sur la nature et la fonction du sacrifice » (1899), p. 193-354, Ed. de Minuit, 1968, 634 p. cit. 302, 303.
6 - Cf. « Le sacrifice et le sacré », in Houari Maïdi, 2003, op. cit., p. 26-29.
7 - « La religion serait la névrose obsessionnelle universelle de l’humanité ; comme celle de l’enfant, elle dérive du complexe d’œdipe, des rapports de l’enfant au père. » (Freud S., 1928, L’avenir d’une illusion, p. 61)
8 - On peut aussi évoquer Isis.
9 - Elle s’est littéralement sacrifiée au sens moderne du terme.
10 - Hostia est un terme du latin ecclésiastique (IV è siècle) qui définit une « offrande de son corps ». A l’époque classique hostia désignait une victime offerte en expiation aux dieux, en compensation pour une faute, par opposition à victime qui était « offerte en remerciement ».
11 - Houari Maïdi, 2003, La plaie et le couteau…, op. cit. p. 39. Dans ce sens Freud (1912) écrit dans Totem et tabou : « … dans la doctrine chrétienne, l’humanité reconnaît de la façon la moins voilée l’acte coupable de l’époque originaire, parce que dans la mort sacrificielle de ce seul fils elle a trouvé la plus ample expiation de cet acte. » (p. 230)

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