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Comprendre le malheur
Sans amour tout est inceste
Une perspective psycho-chamanologique

Jean-Jacques Dubois 
Psychothérapeute, Psycho-chamanologue 
Doctorat (Ph.D.) en sciences des religions.
Montréal, Québec, Canada
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Introduction et table des matières en PDF


EXTRAIT DE L'OUVRAGE


INTRODUCTION 

Dans notre tradition chrétienne, le malheur a de la valeur. Peut-être même la valeur suprême. Dieu n’éprouve-t-il pas ceux qu’il aime! Le malheur terrestre ne signifie-t-il pas le bonheur céleste! Le pardon chrétien n’est-il pas un encouragement à répéter le malheur (l’offense)! Notre modèle mythique, Jésus-Christ, n’est-il pas torturé, crucifié, sacrifié! Dieu lui-même, auquel nous sommes appelés à nous unir par amour, est l’Être suprêmement malheureux, douloureux. Nous, qui ne croyons plus en ces sornettes, en arrivons même à croire au « merveilleux malheur ». Notre sortie de l’Église nous a contaminé plus que jamais de l’idéologie du malheur pour le bonheur.

Nos penseurs les plus laïcs, les plus irreligieux, nous convainquent, bien plus que ne l’ont fait nos curés de naguère, de l’absolue nécessité du malheur : « hors du malheur, point de salut »; « croit [au malheur] ou meurt ». Boris Cyrulnik fait du malheur le passage obligé vers l’épanouissement personnel. Ilya Prigogine ne peut concevoir l’avènement d’un nouvel ordre plus stable, mieux adapté, de tout système physico-chimique, sans un épisode préalable de désordre paroxystique. Pour Stephen J. Gould toute évolution est redevable de catastrophes environnementales génératrices de mutations. Selon Freud, toute guérison (bonheur) ne peut advenir sans les abréactions (malheur). Pour Dobrowski, pas de développement personnel qui ne passe par des phases de « désintégration positive ».

Pour Janov, le moi réel (bonheur) ne peut se libérer du moi irréel qu’à travers la douloureuse expérience des « cris primals ». Pour Edgar Morin, nul système ne peut accéder à plus de complexité sans passer par une phase de chaos. Pour Wallace, la « revitalisation » d’une société ne peut faire l’économie d’une crise autant écologique que culturelle. C’est sans doute Nietzsche qui inaugure cette conception irreligieuse quand il écrit que « notre propre ciel passe toujours par la volupté de notre propre enfer »[2]. La science et la philosophie les plus modernes et les plus éclairées, les plus laïques, nous ramènent à la nécessité de l’Apocalypse pour instaurer sur notre terre déjà meurtrie le Royaume de Dieu. Bref, le grand malheur pour le grand bonheur.

Le malheur semble inhérent à la vie, à toute évolution, et ce, depuis le microcosme jusqu’au macrocosme. Dès le début de notre espèce, les premiers Homo sapiens avaient compris que tout bonheur n’advenait qu’à la faveur du malheur. C’était le fondement même du chamanisme primitif que les premiers artistes-chamanes de « notre » humanité mettaient en scène sur les murs et les plafonds de leurs habitations; les grottes de Lascaux, notamment, en témoignent. 

Le premier grand malheur de notre humanité est vraisemblablement le viol des femelles néandertaliennes par les mâles cro-magnons (malheur) pour procréer une nouvelle espèce hybride, « notre » humanité, mieux adaptée (bonheur) aux conditions environnementales qui prévalaient alors. 

Aussi, Cro-magnon a-t-il effectué le premier génocide de l’histoire. En effet, il a dû éliminer les hommes, les enfants et les vieillards néandertaliens pour n’épargner que les femelles fécondes et les violer. Isolées dans des bandes cro-magnons, ces femmes accouchaient d’un petit dont les caractéristiques étaient les plus proches de leurs époux, de leurs parents, de leurs enfants assassinés par les Cro-magnons qui les avaient engrossées. Pour tenter de réparer cette atroce souffrance d’abandon, elles établissaient une relation centrale avec leurs petits, véritables réincarnations d’un proche décédé, tout en périphérisant les mâles cro-magnons violeurs mais tout de même pourvoyeurs et protecteurs des néandertaliennes et de leurs enfants.

C’est par l’inceste (actes incestueux ou relations incestuelles) que la mère néandertalienne tentait de réparer avec son enfant la terrible souffrance d’abandon de ses parents, de ses enfants, de son époux. La moitié néandertale de son enfant cro-magnon « réincarnait » l’époux, la mère, le père, les enfants dont elle avait été si cruellement arrachée. Cette mère investissait donc toute sa souffrance dans son enfant cro-magnon qui, lui-même, héritait de la souffrance de ses ancêtres néandertaliens exterminés. C’est par la fusion (inceste) mère/enfant (Marie/Jésus) qu’on tente –erratiquement– de refusionner ce qui a été brutalement défusionné. Quand il s’agit de l’inceste père/fille, la fille peut réincarner une mère (la sienne, une grand-mère, une arrière-grand-mère…) et le père un enfant (luimême, un parent, un ancêtre…). Plusieurs autres combinaisons sont observables.

Ces souffrances d’abandon deviennent de véritables entités qui accablent non seulement la personne qui les a vécues mais toute sa descendance; et il en sera ainsi pour toutes les générations suivantes tant que le conflit, qui les a générées, le plus souvent oublié dans la mémoire collective, n’aura pas été résolu. Ces souffrances constitueront, aux yeux du chamane, de véritables « esprits maléfiques » qui, dans l’invisible, provoqueront malheurs et infortunes se manifestant par la maladie, la folie, la mort, les désordres sociaux, les perturbations écologiques, les guerres intertribales, les vengeances interethniques, les génocides, etc. Les malheurs et les infortunes, autant personnelles et familiales que sociales et planétaires, s’enracinent dans ce génocide, ces viols et ces incestes fondateurs d’il y a 35,000 ans qui ont présidé à la fois à l’extermination de Néandertal et à la création de notre culture humaine actuelle. Ce « péché originel » (génocide, viols, incestes) non seulement conditionne nos histoires personnelles de vie, mais encore les histoires de nos sociétés et de la totalité de l’humanité.

Nous n’en finissons pas de réitérer l’inceste fondateur. Ne parlons même pas de l’inceste tel que nous l’entendons habituellement; l’évidence nous en autorise l’économie. Parlons plutôt de toutes ces manoeuvres inconscientes qui nous ramènent symboliquement à la matrice et aux mamelles maternelles. Pédophilie, pornographie, infidélité, masturbation, prostitution, etc., toutes ces compulsions, dérivés de l’inceste, ne sont, en dernière analyse, que des quêtes exacerbées de la maman. Même la sexualité la plus normale et conjugale n’échappe pas à ce constat d’inceste. Nous cherchons tous, comme notre ancêtre néandertalienne, à réparer nos souffrances d’abandon, de ceux qui nous sont chers et qui nous ressemblent, avec d’autres qui leur ressemblent et qui nous deviennent « chers ». Et quand la différence ne permet pas la ressemblance nous amenons l’autre à nous ressembler, mais surtout à ressembler à notre mère, le père s’avérant le pâle substitut de la mère.

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Jean-Jacques Dubois 
Psychothérapeute, Psycho-chamanologue 
Doctorat (Ph.D.) en sciences des religions.
Montréal, Québec, Canada
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PRÉFACE

C'est par amitié que j’ai accepté, et cela avec enthousiasme, d’écrire une préface au livre de Jean-Jacques Dubois. Par ailleurs, je n’aurais su l’écrire si je n’avais eu pour Jean-Jacques un très grand respect pour sa pensée. À bien des égards, je perçois Jean-Jacques comme un démiurge qui remanie les plans célestes légués par les ancêtres. Ce grand visionnaire nous séduit par l’habileté avec laquelle il déterre les idées cachées depuis la fondation du monde.

Il ne faut pas s’étonner, à la lecture de son livre, d’y retrouver les théories les plus actuelles des sciences humaines. Or, Jean-Jacques n’est pas qu’un érudit, c'est-à-dire une personne qui a beaucoup vécu, beaucoup lu et beaucoup compris. En plus d’être un érudit, il est un explorateur des grands dépotoirs de l’humanité. De ces dépotoirs où l’homme naît à lui-même. Au Moyen Age, on utilisait l’expression « mundus est immundus » pour souligner que l’homme naît des immondices. Cela voulait aussi dire, pour les mystiques, qu’il est difficile de rester et devenir pur dans un monde impur. Jean-Jacques propose ici une lecture du psychisme humain et de l’évolution des sociétés qui n’est pas sans liens avec cette maxime du Moyen Age.

Si la violence est un possible de l’homme, la bonté est également un possible de l’homme. Ce filon est longuement analysé par Jean-Jacques. Selon sa perspective, qui s’inspire notamment du chamanisme – et on pourra lire des pages remarquables à ce sujet – le malheur des hommes, leurs souffrances, leurs impuretés, ce qui les amène fréquemment à poser des gestes violents, peut être surmonté. Le bonheur, ou ce qu’il conviendrait d’appeler la paix de l’esprit, se mérite. Selon Jean-Jacques, cette paix d’esprit est le fruit d’un long travail initiatique sur soi. Le thérapeute qui s’inspire du chamanisme est bien sûr un guide essentiel dans cette voie initiatique.

Il y a un optimisme dans ce livre qu’il convient de souligner. Cela est grandement rassurant, car les propos de Jean-Jacques nous forcent à voir des choses qu’on aurait préféré garder dans le secret. Entre autres, il montre qu’un viol inaugure notre humanité. Cette idée est développée dès la première page, mais est approfondie dans le chapitre cinq. Les idées marquantes, les idées fortes, les idées qui ne cessent de nous perturber, celles qui nous étonnent le plus, sont les plus difficiles à admettre. Comment admettre qu’un viol fonde l’histoire de notre humanité, que ce viol peut être perçu comme l’archétype du péché originel. Funeste destin pour l’humanité, il est vrai, parce que ce péché se transmet de génération en génération et n’épargne aucun être humain, soit-il né au Québec, au Népal ou en Croatie.

Les idées fortes, dirait peut-être Jean-Jacques, il faut y être initié. On n’y entre pas comme dans une boulangerie. C'est pourquoi il est important pour le lecteur de prendre son temps pour s’approprier les idées de Jean-Jacques. Il doit les méditer, les soumettre à son entendement, les déplier, les étirer, les recadrer selon sa propre pensée.

Cet archétype d’un viol inaugural enlise l’humanité dans la tyrannie du lien incestueux et incestuel selon le raisonnement de Jean-Jacques. On retrouve ici une idée bien présente dans l’anthropologie classique et dans la psychanalyse. La relation entre la mère et son enfant peut être piégée du fait qu’elle peut se forclore dans un amour fusionnel. Ici, Jean-Jacques dirait qu’il y a amour et Amour. Car l’amour fusionnel induit du malheur, de la souffrance et de la violence, alors que l’Amour accompli est libérateur.

Concernant les liens entre la fusion et la violence, liens particulièrement éclairants, on lit, d’une part, que la violence est fusionnelle, c'est-à-dire qu’elle est une manière pour les individus, comme pour les foules, de régresser dans le lien fusionnel. D’autre part, la violence a comme fonction de masquer la souffrance, et bien plus, elle refoule la souffrance. D’où l’usage constant de la violence pour ceux et celles qui préfèrent l’amour incestueux à l’Amour libérateur.

Tel ce papillon, le grand monarque, qui, malgré sa fragilité, parcourt des milliers de kilomètres entre le Mexique et le Québec, ce livre nous fait également parcourir de grands espaces. Jean-Jacques y dépeint un Québec ancien – peut-être pas si ancien – empêtré dans des liens familiaux où le père, à l’image du Joseph de la famille de Jésus, tient un rôle inessentiel. Pour être juste avec les propos de Jean-Jacques, ce père, archétype des pères Québécois, est chassé de sa maison par la mère. Tel ce papillon qui change de continent, Jean-Jacques dépeint également la conquête espagnole et le meurtre, au nom de la royauté et de la foi catholique, de millions d’Amérindiens. Apparaît en trame de fond dans cette histoire de la conquête espagnole, comme dans celle du Québec, l’archétype du viol, de l’inceste et de la fusion maternelle, archétype qui tient lieu de destin national.

Ce livre nous amène à mille lieux des espaces habituels de la pensée. Entre autres, on lira avec plaisir les pages qui portent sur la tension entre le point Alpha qui représente le désordre, et le point Omega qui représente la complexité. On ne sera assurément pas étonné par la dialectique entre l’ordre et le désordre. Le désordre, lorsqu’il est bien assumé, peut ouvrir sur un univers plus complexe. Il faut lire également avec plaisir les pages qui portent sur les démons intérieurs et leurs ruses pour nous empoisonner la vie. Ces démons sont bien présents dans nos vies puisqu’ils se jouent de nous en nous faisant croire, comme tous les démons le feraient, qu’ils souhaitent notre bonheur. Mais, si les démons cherchent à nous posséder, il ne faut pas oublier que les dieux également cherchent à nous posséder. En fait, c’est en venant dans notre monde d’humains qu’ils peuvent se jouer de nous ou jouer avec nous.

Jean-Jacques nous expliquera que des individus, plus que d’autres, sont disponibles à ces puissances de l’au-delà. Ces dieux et ces démons, ce sont, en fait, nos ancêtres, ceux dont on hérite les souffrances.

Or, il importe de le redire, s’il y a un optimisme dans ce livre, c'est celui de croire qu’il est possible de se libérer des souffrances léguées par les ancêtres. La guérison dans la perspective chamanique que pratique Jean-Jacques permet cette libération.

Ce livre est porteur de fécondité et il appartient à chacun de voir comment il se laissera féconder par les idées de Jean-Jacques. Pour ma part, je retiens un style et des idées, mais aussi plusieurs notions dont la nature heuristique est déjà établie. Je pense entre autres aux notions de « périphérisation du père » ou de « transversalité » pour expliquer la transmission de la souffrance transgénérationnelle.

Je pourrais encore, par satisfaction égoïste, continuer à commenter les propos de Jean-Jacques, mais je cède au lecteur ce plaisir coupable. Ce livre que nous avons entre les mains est une oeuvre initiatique, il faut donc le lire avec les rituels qui s’imposent. Il ne faut pas forcer la lecture, mais se laisser porter par cette lecture, comme dans une barque qui s’apprêterait à traverser le Styx.

Denis Jeffrey, docteur en sciences des religions.
Professeur titulaire
Directeur du département d’Études sur
L’Enseignement et l’Apprentissage
Faculté des sciences de l’éducation
Université Laval,


Jean-Jacques Dubois 
Psychothérapeute, Psycho-chamanologue 
Doctorat (Ph.D.) en sciences des religions.
Montréal, Québec, Canada
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