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EXTRAIT
L’inconscient est un bon gestionnaire
Extrait du livre de Patrick Estrade « Ces souvenirs qui nous gouvernent : les interpréter, les comprendre », paru en Mars 2006, avec l’aimable autorisation des Editions Robert Laffont, p. 242-244.
Notre conscient et notre inconscient interviennent sans cesse sur nos perceptions et sur l’évaluation qu’ils en font. Le conscient nous dit : Je vis telle ou telle chose : qu’est-ce que cela m’inspire, en ai-je déjà fait l’expérience, est-ce un événement ou une action propre à me mettre en confiance ou en danger, puis-je la rapprocher d’une expérience déjà connue, ou vécue, ou subie, ou agie ? Notre inconscient, lui, dit dans son langage : Tu vis telle ou telle chose, mais quelle est sa valeur dans le contexte actuel ? Est-ce que cela vient influer sur l’équilibre de l’ensemble ? Dois-je connecter tel événement à d’autres expériences déjà vécues, évaluées, ordonnées, enregistrées dans la mémoire ?Dois-je laisser passer l’information, la censurer, ou dois-je n’en censurer qu’une partie ? Le Moi va-t-il pouvoir gérer la confrontation de ces deux informations antagonistes ? Est-il assez fort pour cela ?Est-il suffisamment armé pour faire face à cette confrontation dans de bonnes conditions ? Comme vous le voyez, si l’inconscient censure beaucoup, il protège également beaucoup.
Rien de ce qui est fait en nous, de ce qui arrive en nous, de ce qui se produit en nous, n’arrive par hasard, ne sert à rien. Autrement dit, tout, dans nos pensées, dans notre esprit, dans nos perceptions, dans nos actions, dans nos rêves, et même dans nos névroses, tout a un sens, une utilité. Même si nous n’en connaissons pas le but, tout est intentionné en nous pour s’adapter et pour s’orchestrer dans une unité d’ensemble. Et il en va de même de la façon dont nous nous souvenons des choses. Rien de ce dont nous nous souvenons, et rien de ce qui se souvient en nous ne se souvient par hasard. J’entends encore Paul Ricœur dans son entretien sur France Culture, expliquant : « - On se dit : Tu te souviens ? - Mais oui ! Et tout d’un coup, il y a des lambeaux de passé qui se souviennent. Cela veut dire que l’oubli est aussi un oubli de réserve, un oubli de protection contre lui-même, contre son propre effacement ».
Tout souvenir et toute perception de souvenir, de même que tout oubli de souvenir procède du même souci interne de notre appareil psychique : préserver l’équilibre, l’homéostasie, garder un regard d’ensemble sur les différents éléments constituant la clé de voûte de la personnalité de l’individu que nous sommes, mettre et remettre sans cesse en adéquation les événements et expériences vécues ou subies et notre monde émotionnel. Car, je l’ai dit par ailleurs, c’est pour que notre monde intérieur ne s’effondre pas, que notre cerveau gère les très vives émotions liées à notre vécu et au souvenir qui en résulte. Ainsi notre appareil psychique administre-t-il notre capital de souvenirs, réorganisant sans cesse les souvenirs que nous passons notre temps à fabriquer, par rapport à tous ceux existant en nous depuis notre plus tendre enfance, et probablement même, depuis le temps de notre vie intra-utérine.
L’inconscient est un banquier avisé. Il n’ouvre pas son coffre-fort à tort et à travers. Il ne mélange pas non plus les titres, les valeurs et les liquidités. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il est un bon gestionnaire de nos souvenirs. D’une part, il nous protège. Il nous protège d’autrui et, ne nous en déplaise, de nous-mêmes. Par exemple, en nous conduisant à refouler ou à oublier certains souvenirs particulièrement déplaisants ou douloureux, ou encore, à faire le deuil d’une désillusion ou d’une trahison. D’autre part, il sait s’adapter à toute nouvelle circonstance, en particulier à notre évolution. Par exemple, il est capable de laisser des souvenirs ressurgir au fur et à mesure que nous sommes plus forts, c’est-à-dire plus à même de maîtriser l’incroyable émotion, ce que Freud a appelé l’inquiétante étrangeté
(1) , qui s’y trouvait liée jusqu’à présent et qui pouvait agir sur nous de façon destructrice.
Notre inconscient ne connaît pas les scoops, mais il possède un ascenseur très efficace. Il va chercher et laisse remonter les souvenirs ou les perceptions sensibles qu’il nous sait capables d’affronter. En prime, si j’ose dire, il peut même libérer des souvenirs nouveaux et les sensations nouvelles qui s’y rattachent. Les psychothérapeutes connaissent bien ce phénomène. Assez souvent, ils entendent dire : « Tiens, je me souviens subitement que… » ou « Comme c’est drôle, je n’avais jamais pensé à cela ». Ce sont comme des petits cadeaux que le travail sur soi-même apporte à la personne dans son effort de compréhension. Mais au total, c’est bien plus que cela, c’est comme si un rideau s’ouvrait, avec, derrière, des pans de votre vie qui apparaissent ou réapparaissent. NOTE: [1] P. 163 et suivantes..Sigmund Freud, Das Unheimliche in Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard, Paris,
1978.
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