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Ces souvenirs qui nous gouvernent:
Les interpréter, les comprendre
(présentation de livre)

Éditions Robert Laffont

Par Patrick Estrade
Psychologue, Psychothérapeute
Nice, France.
Voir ma page Psycho-Ressources

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Présentation

« Ces souvenirs qui nous gouvernent : les interpréter, les comprendre » est publié aux Editions Robert Laffont, dans la collection Réponses. Il est le fruit d’une étude des souvenirs menée sur plus de 25 ans.

Dans ce livre, Patrick Estrade montre qu’en analysant le rapport entre le passé contenu dans nos souvenirs et ce que nous vivons dans le présent, on peut comprendre ce qu’ils révèlent de notre problématique actuelle. Au-delà des rôles et des conditionnements connus, ils permettent, à qui sait les lire et les comprendre, d’entamer un vrai dialogue avec son moi profond, de mieux se situer dans sa vie personnelle et dans son évolution, voire de dépasser certains blocages. 
Parallèlement à cet aspect théorique, il a développé des instruments d’analyse et d’interprétation entièrement inédits et très efficaces qui permettent à tout un chacun de comprendre comment nos souvenirs agissent en nous. Il y a donc un côté pratique dans ce livre qui devrait combler nombre de lecteurs.

En appendice, il a réservé un chapitre intitulé : L’analyse des souvenirs d’enfance en psychothérapie à l’intention des professionnels de la santé et de la psychologie (psychiatres, psychologues, psychothérapeutes, infirmières psychiatriques…) qui sont amenés à travailler avec leurs patients sur les souvenirs d’enfance et qui voudraient recourir à sa méthode d’analyse et d’interprétation. 
L’être humain est fragile. Même lorsqu’il prétend le contraire et qu’il affiche une force résolue et inébranlable, il sait dans son for intérieur que ses châteaux de cartes peuvent s’écrouler à tout moment. Ses résistances, ses complexes, ses insuffisances, ses inhibitions, ses pesanteurs en sont les témoins les plus flagrants et les violences réactionnelles qui s’y expriment, la conséquence la plus déplorable même si la plus courante. 

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EXTRAIT

L’inconscient est un bon gestionnaire

Extrait du livre de Patrick Estrade « Ces souvenirs qui nous gouvernent : les interpréter, les comprendre », paru en Mars 2006, avec l’aimable autorisation des Editions Robert Laffont, p. 242-244.

Notre conscient et notre inconscient interviennent sans cesse sur nos perceptions et sur l’évaluation qu’ils en font. Le conscient nous dit : Je vis telle ou telle chose : qu’est-ce que cela m’inspire, en ai-je déjà fait l’expérience, est-ce un événement ou une action propre à me mettre en confiance ou en danger, puis-je la rapprocher d’une expérience déjà connue, ou vécue, ou subie, ou agie ? Notre inconscient, lui, dit dans son langage : Tu vis telle ou telle chose, mais quelle est sa valeur dans le contexte actuel ? Est-ce que cela vient influer sur l’équilibre de l’ensemble ? Dois-je connecter tel événement à d’autres expériences déjà vécues, évaluées, ordonnées, enregistrées dans la mémoire ?Dois-je laisser passer l’information, la censurer, ou dois-je n’en censurer qu’une partie ? Le Moi va-t-il pouvoir gérer la confrontation de ces deux informations antagonistes ? Est-il assez fort pour cela ?Est-il suffisamment armé pour faire face à cette confrontation dans de bonnes conditions ? Comme vous le voyez, si l’inconscient censure beaucoup, il protège également beaucoup.

Rien de ce qui est fait en nous, de ce qui arrive en nous, de ce qui se produit en nous, n’arrive par hasard, ne sert à rien. Autrement dit, tout, dans nos pensées, dans notre esprit, dans nos perceptions, dans nos actions, dans nos rêves, et même dans nos névroses, tout a un sens, une utilité. Même si nous n’en connaissons pas le but, tout est intentionné en nous pour s’adapter et pour s’orchestrer dans une unité d’ensemble. Et il en va de même de la façon dont nous nous souvenons des choses. Rien de ce dont nous nous souvenons, et rien de ce qui se souvient en nous ne se souvient par hasard. J’entends encore Paul Ricœur dans son entretien sur France Culture, expliquant : « - On se dit : Tu te souviens ? - Mais oui ! Et tout d’un coup, il y a des lambeaux de passé qui se souviennent. Cela veut dire que l’oubli est aussi un oubli de réserve, un oubli de protection contre lui-même, contre son propre effacement ». 

Tout souvenir et toute perception de souvenir, de même que tout oubli de souvenir procède du même souci interne de notre appareil psychique : préserver l’équilibre, l’homéostasie, garder un regard d’ensemble sur les différents éléments constituant la clé de voûte de la personnalité de l’individu que nous sommes, mettre et remettre sans cesse en adéquation les événements et expériences vécues ou subies et notre monde émotionnel. Car, je l’ai dit par ailleurs, c’est pour que notre monde intérieur ne s’effondre pas, que notre cerveau gère les très vives émotions liées à notre vécu et au souvenir qui en résulte. Ainsi notre appareil psychique administre-t-il notre capital de souvenirs, réorganisant sans cesse les souvenirs que nous passons notre temps à fabriquer, par rapport à tous ceux existant en nous depuis notre plus tendre enfance, et probablement même, depuis le temps de notre vie intra-utérine.

L’inconscient est un banquier avisé. Il n’ouvre pas son coffre-fort à tort et à travers. Il ne mélange pas non plus les titres, les valeurs et les liquidités. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il est un bon gestionnaire de nos souvenirs. D’une part, il nous protège. Il nous protège d’autrui et, ne nous en déplaise, de nous-mêmes. Par exemple, en nous conduisant à refouler ou à oublier certains souvenirs particulièrement déplaisants ou douloureux, ou encore, à faire le deuil d’une désillusion ou d’une trahison. D’autre part, il sait s’adapter à toute nouvelle circonstance, en particulier à notre évolution. Par exemple, il est capable de laisser des souvenirs ressurgir au fur et à mesure que nous sommes plus forts, c’est-à-dire plus à même de maîtriser l’incroyable émotion, ce que Freud a appelé l’inquiétante étrangeté (1) , qui s’y trouvait liée jusqu’à présent et qui pouvait agir sur nous de façon destructrice.

Notre inconscient ne connaît pas les scoops, mais il possède un ascenseur très efficace. Il va chercher et laisse remonter les souvenirs ou les perceptions sensibles qu’il nous sait capables d’affronter. En prime, si j’ose dire, il peut même libérer des souvenirs nouveaux et les sensations nouvelles qui s’y rattachent. Les psychothérapeutes connaissent bien ce phénomène. Assez souvent, ils entendent dire : « Tiens, je me souviens subitement que… » ou « Comme c’est drôle, je n’avais jamais pensé à cela ». Ce sont comme des petits cadeaux que le travail sur soi-même apporte à la personne dans son effort de compréhension. Mais au total, c’est bien plus que cela, c’est comme si un rideau s’ouvrait, avec, derrière, des pans de votre vie qui apparaissent ou réapparaissent.

NOTE: [1] P. 163 et suivantes..Sigmund Freud, Das Unheimliche in Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard, Paris, 1978.
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.Patrick Estrade

Interview 

Psycho Ressources : L’interprétation des souvenirs est votre nouveau champ d’investigation ?

Patrick Estrade : Oui et non. Si mon livre sort aujourd’hui, il ne faut pas oublier que cela fait plus de vingt ans que je travaille sur la question. 

C’est un chemin de la connaissance de soi inédit que vous ouvrez en nous proposant votre méthode d’analyse et d’interprétation des souvenirs ?

Je crois, en effet. Assez curieusement aucun auteur à ma connaissance ne s’était livré jusqu’à présent à cette approche. L’analyse des rêves a connu un fort engouement, celle des souvenirs est restée longtemps négligée. Pourtant, nos souvenirs ne sont pas les enfants pauvres de notre vie psychique. Eux aussi ont leur complexité, leur langage, leur contenu latent, leur sens caché, leur écriture. Ils constituent une source incomparable de renseignements sur notre façon de percevoir la vie, les autres, le monde, mais aussi sur notre manière personnelle d’affronter ou d’éluder les difficultés de l’existence, de résister ou de nous engager dans les chemins que la vie nous propose.

Comment vous est venue l’idée de développer cette méthode d’analyse des souvenirs?
Au début des années 80, j’ai commencé à repérer certaines choses dans les souvenirs qui me laissaient perplexe. Leur étude empirique ne répondait pas aux nombreuses questions que je me posais. Parmi celles-ci, il en est une qui revenait toujours : Pourquoi parmi les millions et les millions de choses vécues et perçues par notre cerveau notre appareil psychique va-t-il chercher tel événement du passé plutôt que tel autre. Je finis par me convaincre qu’il devait exister une structure dynamique des souvenirs et que, si structure il y avait, celle-ci devait être repérable et analysable par le biais d’une grille de lecture.

Peut-on dire que vous avez inventé une méthode d’interprétation des souvenirs ?
Disons que j’ai découvert une nouvelle façon de grouper des faits qui étaient déjà connus. Je me suis beaucoup adossé aux travaux d’Adler pour développer ma méthodologie. C’est lui qui m’a mis sur la voie. Par exemple, en écrivant que les souvenirs avaient la même finalité que les rêves et qu’ils avaient un lien avec la situation vécue. Ma contribution a consisté à établir comment ce lien se manifeste et à développer des outils d’interprétation assez fiables pour être utilisés sérieusement.

Vous parliez à l’instant d’une structure dynamique des souvenirs ?
Oui, nos souvenirs ne sont pas statiques, ils sont une donnée dynamique, flexible et évolutive en même temps qu’un baromètre de notre état psychologique intérieur actuel. En analysant le passé contenu dans les souvenirs, on peut par exemple comprendre ce qu’ils révèlent de notre problématique actuelle, voire en quoi ils constituent un frein à notre évolution. 

Les souvenirs ont donc un lien avec la situation présente..
Oui, ce n’est pas parce que nous pensons au passé que nous allons chercher tel ou tel souvenir. C’est parce que nous pensons au présent, que nous allons chercher tel souvenir du passé. Les souvenirs ne sont pas juste des images, des clichés de choses ou d’événements qui nous sont arrivés dans le passé. Ils se manifestent de façon vivante et cohérente dans notre appareil psychique. Maurice Merleau-Ponty a dit cela merveilleusement dans sa Phénoménologie de la perception : « Le passé n’est pas une somme d’événements là-bas, bien loin de moi, mais l’atmosphère de mon présent ».

Nos souvenirs, dites-vous, portent en eux une part d’inconscient ?
Ils sont les médiateurs de notre conscient et de notre inconscient, ils inclinent nos goûts et nos penchants, donnent leur accord ou opposent leur véto pour tout ce qui touche notre vie sociale, professionnelle, et, ne nous en déplaise, sentimentale.
Qu’ils soient bons ou mauvais, ils sont inaliénablement liés à notre personne la plus profonde. Ils sont les gardiens de notre temple intérieur, comme nos rêves, disait Freud, les gardiens de notre sommeil.

En quoi nos souvenirs nous gouvernent-ils ?
Que nous nous en rendions compte ou non, nos souvenirs accompagnent chaque instant de notre vie. Ils nous parlent de nos joies, de nos peines, de nos souffrances, de nos déceptions, ils disent ce que nous avons été, comment nous l’avons été et pourquoi nous l’avons été, en même temps qu’ils nous font comprendre pourquoi et comment nous sommes aujourd’hui ce que nous sommes. C’est donc peu dire qu’ils nous gouvernent.

* Ces souvenirs qui nous gouvernent, les interpréter, les comprendre, chez Robert Laffont, coll. Réponses.

Patrick Estrade, Psychologue, Psychothérapeute, Nice, France.
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