|
EXTRAIT DE L'OUVRAGE
INTRODUCTION d’un autre regard
« Toute innovation, toute création commence par une déviance extrêmement marginale, parfois concentrée en un seul individu et qui, si elle parvient à se protéger et à se diffuser, finit par devenir une force historique ».
Edgar Morin
Si la réflexion qui se déploie dans ce livre-ci a un quelconque destin, c’est qu’elle constitue une « déviance extrêmement marginale ». Qu’on soit rebuté, même dégoûté, par des propos extrêmement marginaux qui visent délibérément à provoquer… une pensée résolument innovatrice, on le sera pour l’une et/ou l’autre des trois raisons suivantes :
1. La plongée dans l’inconnu est insupportable; les peurs l’emportent sur le courage.
2. Les propos semblent franchement délirants.
3. Le langage souvent religieux braque qui se veut moderne et irréligieux
1. Si la plongée dans l’inconnu est insupportable, c’est sans doute que le lecteur n’a pas eu et n’a toujours pas le courage d’explorer les sphères de « l’invisible » que la psychanalyse nous appris à nommer « l’inconscient ». S’il ne le fait pas pour lui-même, pour sa vie personnelle, familiale, généalogique, il ne sera pas habilité à le faire pour la société, encore moins pour l’humanité. Pour sa vie individuelle ou pour la vie collective, les mêmes peurs seront éveillées puisque la compréhension de soi, de sa vie, autorise la compréhension du monde, de l’univers, de la Vie. Notre conception du Monde, de la Vie, est inféodée à notre conception de notre être (corps et âme). Autrement dit, le « Que sais-je » de Montaigne nous renvoie sans cesse au knoti seauton (connais-toi toi-même) de Socrate. Ce que je connais de moi-même mesure ce que je sais de l’autre, des autres, de la Vie. Ce que je ne connais pas de moi-même mesure ma terreur face à ce que je ne sais pas de l’autre.
2. Que les propos de ce livre soit considérés délirants par quiconque, je m’en sentirai rétroactivement solidaire. C’est une accusation que je faisais à mon endroit lorsque certaines intuitions m’ont littéralement envahi. Je comprendrai avec compassion ce lecteur aux prises avec des souffrances analogues à celles dont j’ai dû me libérer avant de me permettre ces intuitions.
3. Il serait regrettable que le lecteur moderne et irréligieux se braque face à un langage parfois religieux qu’il percevra, à tort, comme un discours intégriste néo-fondamentaliste qui s’assujettit la science et la subvertit au profit d’une idéologie secrète cherchant à s’infiltrer entre les lignes, dans les « inter-dits » du discours.
La convocation du langage religieux est instrumentale au même titre que la convocation du langage scientifique. Elle ne peut être finale : convoquer n’est pas invoquer. Aussi, des notions comme 1) Satan, 2) ange, 3) bête, 4) Dieu, 5) monde autre, 6) esprit maléfique ou 7) bénéfique, 8) adorcisme, 9) exorcisme, 10) foi, etc. ont le même statut épistémologique que 1) névrose/psychose, 2) valeurs, 3) souffrances refoulées, 4) amour-liberté-vérité, 5) inconscient personnel-familial-collectif, 6) souffrance spécifique transgénérationnelle inconsciente, 7) ressource spécifique transgénérationnelle inconsciente, 8) quête d’identité, 9) libération d’une souffrance héritée d’une autre personne, vivante ou décédée, 10) intuition, etc.
Aurait-il été souhaitable de faire l’économie de l’irritant langage religieux? Non, car ce langage fait référence aux archétypes de notre inconscient collectif, les dynamise et, ce faisant, sollicite chez chacun de nous des échos profonds qui font appel aux dimensions intuitives de notre imaginaire. Ce qui permet une compréhension considérablement plus globale et pénétrante que le concept scientifique dont le rôle est de vérifier l’intuition et d’ajouter à la compréhension. Autrement dit, l’explication conceptuelle des éléments d’un système global enrichit la vraisemblance de l’intuition et confère du sens aux éléments en les intégrant chacun à leur place dans la globalité du système. Dès lors, l’explication scientifique des détails conforte la compréhension globale intuitive et, réciproquement, la compréhension conforte l’explication. Concept et intuition s’avèrent récursivement, c’est-à-dire en boucle et en circularité. Ils s’avèrent en outre hologrammiquement où l’on peut voir la partie (détail) dans le tout (globalité), mais aussi le tout dans la partie qui prend du sens en fonction du tout.
La foi, définie naguère encore comme une connaissance obscure, vague, floue de Dieu qu’on définissait comme la Vie et la Vérité, est l’archétype, ou la « métaphore rigoureuse » (Gregory Bateson), de l’intuition de la vie et de la vérité des phénomènes globaux. « Philosophie servante de la théologie » est devenue « concept au service de l’intuition » (Emmanuel Kant modernisé par Gaston Bachelard). Philosophie pour la théologie ou concept scientifique pour l’intuition, dans les deux cas, il s’agit de mettre un peu de clair dans l’obscur, un peu d’intelligence dans la foi, un peu de concept dans l’intuition.
Non pas la certitude, encore moins la rectitude, l’autre regard ici proposé n’a d’autre prétention que de fonder la vraisemblance d’hypothèses inédites susceptibles d’aider à mieux comprendre les grands enjeux de l’heure. Il faudra certes renverser plusieurs idoles théoriques ou idéologiques qui se proclament les maîtres de la conscience et de la bonne conscience universelles. Idoles qui nous imposent des visions anthropo-socio-cosmologiques faisant système avec nos gourmandises, nos cupidités, nos conflits, nos violences, c’est-à-dire avec nos souffrances personnelles, familiales, généalogiques, sociales, planétaires. Idoles donc au service du « mal » qu’elles prétendent combattre. Idoles angéliques dont la mission sur terre n’est que de satisfaire la gloutonnerie de la Bête constituée de nos classes moyennes élevées dans les parcs d’engraissement de nos prestigieuses institutions universitaires.
Ces hypothèses inédites vraisemblables se veulent surtout une perspective d’exploration des dimensions invisibles dans notre monde visible. Loin de faire le point sur des thèmes d’actualité, ces hypothèses soulèvent des points d’interrogation. Le père manquant de Guy Corneau est-il une contribution à l’avancement des sciences humaines ou une vaste fumisterie? Mère Teresa est-elle une sainte ou un « suppôt de Satan »? Serait-il vraisemblable que Bush dialogue avec Dieu et qu’il ait raison de démoniser Kerry? Le commerce équitable pourrait-il être une stratégie des classes moyennes des pays développés pour mieux s’asservir et spolier le Tiers monde? L’altermondialisme serait-il, à son insu, le valet et le faire-valoir de la mondialisation? L’extraordinaire mouvement pacifiste de février 2003 aurait-il été au service de la cause des USA? Est-ce que ce mouvement pacifiste aurait précisément causé la sale guerre des USA pour spolier les champs pétrolifères irakiens en désengageant l’ONU d’une guerre de libération à laquelle aurait pu participer de nombreux pays arabes et musulmans? L’holocauste des juifs d’Europe par les nazis était-il la conséquence de l’antisémitisme ou un double règlement de compte entre deux peuples barbares, les Germains de Wotan et les Khazars de Yahvé, et entre deux frères juifs ennemis? L’extermination des juifs d’Europe, dits ashkénazes, aurait-elle été « télécommandée » par les juifs du Proche et du Moyen Orient, dits séfarades? Le Québec devenu apparemment irréligieux depuis la Révolution tranquille serait-il, à son insu, plus que jamais dominé par le judéo-christianisme? La tuerie de quatorze étudiantes le 6 décembre 1989 à la Polytechnique de l’Université de Montréal serait-elle un vaste rituel sacrificiel dont la société globale était l’officiant?
Voilà autant de questions et bien d’autres auxquelles ce livre n’apporte pas de réponses définitives, mais tente plutôt d’explorer des pistes inédites de compréhension. Pour y arriver, il faut oser intuitionner de nouvelles hypothèses audacieuses jusqu’à la témérité. En effet, une hypothèse audacieuse qui se révèle fausse après vérification nous en apprend plus sur la réalité qu’une hypothèse timide, frileuse qui se révèle vraie. Ainsi parlait Karl Popper
(1) . Si mes hypothèses, que je tente non pas de vérifier, mais de rendre vraisemblables, sont tout autant frileuses que celles qui ont droit de parole dans les grands débats en cours, elles auraient tout au moins le mérite d’avoir ce statut si cher à Gregory Bateson d’être une « deuxième structure »
(2) . En effet, selon Bateson, quand, à une structure, on appose et/ou oppose une deuxième structure, se dégage une troisième structure qui permet des compréhensions nouvelles plus pénétrantes. Tout comme la vision binoculaire : la différence entre l’image de l’œil droit et l’image de l’œil gauche crée la troisième dimension ou profondeur. Ou comme la dialectique de Hegel : de la thèse et de l’antithèse se dégage une synthèse.
C’est à un autre regard que les pages qui suivent nous convient. Cet autre regard correspond-il à une de ces audacieuses hypothèses popperiennes susceptibles de ruiner les anciens modèles explicatifs à la manière des « révolutions scientifiques » décrites par T. S. Kuhn ?
(3) Ou encore correspond-il à des hypothèses supplémentaires apposées et/ou opposées aux thèses régnantes dans les officines des rectitudes académiques et éditorialistes, hypothèses qui risquent d’être considérées superfétatoires? Que le lecteur en juge!
CHAPITRE PREMIER
BÊTISES ANGÉLIQUES
« Qui veut faire l’ange fait la bête ».
Blaise Pascal
« Il faut remarquer qu’entre diverses précautions dont le démon se sert pour tromper les personnes spirituelles, la plus ordinaire est celle par laquelle il les engage dans ses filets sous prétexte de bien, et non sous prétexte de mal; car il sait fort bien qu’elles consentiraient rarement au mal manifeste. Partant, vous devez toujours craindre ce qui a l’apparence du bien. »
Saint Jean de la Croix
« Il ne suffit pas d’avoir de bonnes intentions pour faire de bonnes actions. Toute action s’inscrit dans un complexe d’interactions et de rétroactions qui échappent à la volonté de celui qui l’a initiée […] Selon le milieu dans lequel elle se développe, l’action peut dévier et même se retourner, inverser l’intention initiale. Il y a des illusions éthiques dans l’esprit humain : on croit œuvrer pour le bien de l’humanité, et on fait le contraire. »
Edgar Morin
« Les choses du monde ne sont pas selon le bon plaisir de Dieu » (4) . Si saint Jean de la Croix parle du « monde », il ne fait pas abstraction de ce qui nous semble un bien incontestable dans ce monde : Mère Teresa, Gandhi, le Dalaï Lama, John Kerry, le commerce équitable, le végétarisme compassionnel envers les animaux, le recyclage, l’altermondialisme, les méga-procès contre les Hells, le pacifisme, les savoirs universitaires, le père manquant cornoïste, etc. Si ces choses du monde ne sont pas selon le bon plaisir de Dieu, c’est qu’elles n’ont rien à voir avec la liberté, l’amour et la vérité puisque ces trois attributs constituent la définition même de Dieu. Tous ces angélismes ne seraient pas selon le bon plaisir de Dieu, mais selon les tromperies du « démon ». Ces angélismes ne seraient alors qu’aliénation (≠ liberté), haine (≠ amour) et mensonge (≠ vérité). Ils seraient « bestialisme ». La Bête de l’Apocalypse n’est-elle pas appelée « séducteur ».
Qui est-ce que la Bête veut séduire? Elle ne perd sûrement pas son temps à séduire ceux qui le sont déjà. Elle s’acharne sur les bonnes gens, sur les « bonnes volontés », sur la bonne humanité tout entière. Elle met au service de ses ruses et subterfuges les idées les plus généreuses, les plus nobles, les plus angéliques. Elle justifie ses entreprises caritatives, pacifistes, écologistes, humanitaires par la réflexion la plus sophistiquée, la plus éprouvée parce que prouvée par la crème des intellectuels, des philosophes, des scientifiques, des théologiens, des éthiciens, des militants de tous horizons, de toutes obédiences, de toutes rectitudes. Plus nous croyons faire le bien dont la quête procède des enquêtes les plus « nobellement » et académiquement « songées », plus nous faisons son contraire. Le vice est vicieux : le sourire séducteur de ses lèvres charnues et sensuelles nous voile ses crocs. Plus nous croyons avoir compris les enjeux dévastateurs de notre temps (guerres, injustices, drogues, pollutions, cruautés, misères…), plus nous sommes pris dans la tourmente des « filets du démon ». Non seulement – le plus souvent pour ne pas oser dire presque toujours – nos médicaments ne guérissent rien, mais leurs effets secondaires accentuent le mal (maladie).
Jean-Jacques
Dubois
Psychothérapeute, Psycho-chamanologue
Doctorat (Ph.D.) en sciences des religions.
Montréal, Québec, Canada
Voir ma page
Psycho-Ressources
NOTES:
1. La connaissance objective, Bruxelles, Complexe, 1978. L’univers irrésolu : plaidoyer pour l’indéterminisme, Paris, Hermann, 1984.
2. La nature et la pensée, Paris, Seuil, 1984. Vers une écologie de l’esprit, Tome 2, Paris, Seuil, 1980.
3. The Structure of Scientific Revolution, Chicago, University of Chicago Press, 1970.
4. Saint Jean de la Croix, La vive flamme d’amour, Œuvres complètes, Paris, Desclée de Brouwer, 1967, p.
790.
.
|