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L'Analyse psycho-organique ?

Texte extrait de l'article original Quel plaisir de jouer ensemble ! publié dans le journal interne de l'Association d'analyse psycho-organique, n°73 de novembre 2004.
Par Matthieu Langeard, psychothérapeute

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C’est le fait de jouer et non le fait de bien se tenir qui est le cœur, l’artère principale de la vie créatrice. Le besoin de jouer est un instinct. Sans jeu, il n’existe pas de vie créatrice. Pas de vie créatrice si l’on est sage, si l’on se tient tranquille. 
Clarissa Pinkola-Estés 

Je suis parfois amené à parler de ma pratique ou de ma formation, or, jusqu’à présent, aucune des personnes que j’ai rencontrées ne connaissaient l’Analyse psycho-organique ! La déception des débuts a fait place à des questionnements plus… systémiques. 

Besoin de confirmation

Il y a, il me semble, un décalage entre cette belle réalité socioprofessionnelle qu’est l’Analyse psycho-organique (APO) et son manque de notoriété : l’Association d’analyse psycho-organique (AAPO) est la plus importante association de psychothérapeutes de France par le nombre d’adhérents, et certainement la mieux structurée (commissions diverses, colloques, journées d’étude, etc.,…), le combat législatif récent a montré la forte présence sur le terrain, et dans la presse nationale, de nombreux de ses membres, l’Ecole française d’analyse psycho-organique (EFAPO) a déjà formé plus de 800 personnes en 20 ans, parmi ses formateurs-fondateurs Eric Champ est administrateur de la Fédération française de psychothérapie (FFdP), et Paul Boyesen est président de l’European Association for Psychotherapy (EAP) rassemblant 170 organisations professionnelles, dont celle des psychiatres anglais, de 41 pays d'Europe, et représentant plus de 120 000 psychothérapeutes ! 

Ce manque de notoriété de l’APO touche mon besoin de confirmation : pour la Systémie, la confirmation par l’autre de la conception que nous nous faisons de nous-même « est sans doute le facteur le plus important, capable d’assurer maturation et stabilité psychiques, que notre étude de la communication ait fait apparaître. Aussi étonnant qu’il paraisse, si elle n’avait le pouvoir de confirmer un être dans son identité, la communication humaine n’aurait guère dépassé les frontières très limitées des échanges indispensables à la protection et à la survie de l’être humain. Il n’y aurait pas de raison de communiquer pour le seul plaisir de communiquer. L’expérience quotidienne ne laisse aucun doute, une part considérable de nos communications n’a pas d’autre but. Il semble bien que l’homme a besoin de communiquer avec autrui pour parvenir à la conscience de lui-même ». 

Et, citant Martin Buber : « Dans la société humaine, à tous les niveaux, les personnes, à des degrés divers, se confirment objectivement les unes les autres dans leurs qualités et possibilités propres, et une société peut être dite humaine dans la mesure où ses membres se confirment les uns les autres. » (Watzlawick, Beavin & Jackson, Une logique de la communication, Ed. Seuil, 1972). 

Comment expliquer le manque de notabilité, au sens de visibilité sociale, de l’APO ? 

Les pistes de réflexion sont multiples. Prenons-nous assez soin de notre corps social ? Notre association est-elle trop jeune pour être connue (20 ans), ou pas encore assez mûre pour prendre en charge son besoin de confirmation ? 

Les deux articles que j’ai lus récemment dans la presse sur l’APO m’ont franchement déçu. Les textes de l’EFAPO consultables sur le Net - http://www.efapo.fr  - ne traduisent pas clairement, il me semble, toute l’efficience de notre pratique. Le seul ouvrage de référence sur l’APO, Pour qui je me lève le matin, de Paul Boyesen, ne met pas non plus assez en valeur, je trouve, ce qui nous relie. La diffusion de notre revue, ADIRE, reste confidentielle. La Fédération française de psychothérapie ne nomme jamais l’APO quand elle cite les mouvements qu’elle représente : la classe-t-elle dans les « psychothérapies intégratives », ou les « thérapies psycho-corporelles » ? 

Cette façon de dire les choses peut paraître lapidaire, mais voilà, ce que nous avons en commun est-il trop subtil pour se prêter à une certaine communication, trop intégratif pour paraître original ? A trop mettre l’accent sur le corps et la qualité de l’expérience en séance, en sommes-nous arrivés à dévaloriser la recherche théorique ? 

Sommes-nous pris dans un système inhibant à ce niveau ? Nous faut-il encore désinvestir nos parents symboliques – formateurs, superviseurs, théoriciens de référence – dans un processus structurant, comme dirait Heinz Kohut, d’acceptation de leurs limitations réelles et d’investissement de notre surmoi (associatif) ? Celui-ci fonctionnant alors « comme une source de leadership interne, d'orientation et d'approbation vivifiante, apportant dans le domaine de l'intégration du moi des avantages auxquels il n'avait eu accès auparavant » ? (Le Soi, PUF, 1974) 

Jouer ensemble

Aurions-nous alors plus de plaisir à jouer ensemble ? « Toute personne à le loisir de jouer avec ses illusions au sein d’un espace intermédiaire. C'est un espace virtuel de jeu, une aire neutre d'expérience située entre la réalité et la personne. Dans cette aire, [elle] rassemble des objets ou des phénomènes appartenant à la réalité extérieure et les utilise en les mettant au service de ce qu'elle a pu prélever de la réalité interne ou personnelle. » « Jouer conduit à établir des relations de groupe. » (Winnicott, Jeu et réalité, Ed. Gallimard, 1975) 

Notre capacité à jouer ensemble est intimement liée à la dédramatisation des enjeux et à une réelle bienveillance à l’égard des expérimentations des uns et des autres. Notre espace associatif est relié à l’inconscient par les ouvertures croisées pratiquées par nos thérapies, formations, supervisions, colloques… Un vrai chaudron dont sortent des situations variées. Cela nécessite, certes, l’apprentissage de règles fondées sur l’analyse des transferts / projections / transgressions / confusions / abus de pouvoir… Mais voilà, les règles sont au service du jeu, et non l’inverse ! Pour trouver son jeu - une façon personnelle et créative de participer - le joueur a besoin de passer par des étapes transitoires d’expérimentations, de réglages, qui contiennent nécessairement le risque du carton jaune ! Le mieux est que sur le terrain, les fonctions d’arbitre et de juge de touche tournent, pour que personne ne s’y installe, sinon la commission ad hoc. Chacun peut alors remettre en jeu son expérience, ses croyances, et risquer la rencontre.

Nos guérisons à tous s’accomplissent dans des affiliations socioprofessionnelles et dans le jeu d’une société qui a besoin de mots simples, de repères clairement pensés et de communications positives mettant en avant les spécificités de chaque mouvement psychothérapeutique. Nos aires de jeu, qui se chevauchent et forment cet espace intermédiaire qu’est l’APO, peuvent produire de la théorie mais aussi, et surtout, de la métathéorie : ces recherches qui nous permettent de mieux comprendre et partager entre nous, et avec les autres, ce qui fait la spécificité de notre pratique en lien à d’autres courants psychothérapeutiques (dont la psychanalyse). 

L’APO : une approche analytique dans un travail psychocorporel

Ainsi, l’APO est pour moi très reliée à la psychanalyse originelle, celle des « premiers découvreurs freudiens », tout en restant ouverte à la variété des pratiques et sans tomber dans le piège d’un protocole fermé, protégé par un système conceptuel homogène. Paul Boyesen, dans l’article paru en juin sur le très bon site de santé Proteus, http://www.reseauproteus.net  (pages Thérapies puis Le guide), parle de l’APO comme d’une « approche analytique dans un travail psychocorporel ». 

Dans « approche analytique » j’entends un intérêt particulier pour l’histoire individuelle, les ressources de l’inconscient (plus que les ressources cognitives), les rêves, les dynamiques (contre) transférentielles, la qualité et l’abondance de la recherche clinique, théorique, et bien sûr cette neutralité bienveillante qui nécessite du thérapeute, de façon non systématique et rigide, un certain retrait, ceci fondé sur la croyance éprouvée en un processus intrapsychique souterrain.

L’approche analytique est aussi, il me semble, nécessairement reliée à une curiosité foisonnante, innovante, « un tantinet anarchiste », comme dit Tobie Nathan. Le processus analytique est transformateur parce qu'il renforce l'Eros, au sens freudien de pulsion de vie, dont la fonction est de lier des unités toujours plus grandes, pas de tout mettre dans des cases, aucune région de l’être-homme ne lui est étranger.

Loin de postures institutionnelles rigides, pour moi, c’est tout cela l’approche analytique. Son ouverture est à œuvrer sans cesse parce qu’elle n’est jamais acquise, dans un mouvement cyclique et incarné de prise de soi dans le concept (point 6), et de lâcher prise. A chaque extrême, les ornières en sont, soit le rejet d’une réflexion théorique scientifique, c’est-à-dire construite et transmissible – pas nécessairement jargonneuse –, soit au contraire la rigidification dans un modèle théorique exclusif identifié à un fondateur ou à une technique.

Si certains psychanalystes sont tombés dans le piège de montages spéculatifs « à caractère de quasi-lois physiques » (Nathan), voire d’un philosophie spéculative classieuse (lacaniens), ce n’est évidemment pas le cas de la plupart d’entre eux, centrés sur une pratique aménagée, pleine de bon sens et d’humanité. C’est en tout cas l’impression que m’ont donnée les psychiatres-psychanalystes que j’ai rencontrés dans mon quartier.

L’analyste psycho-organique trouve donc son assise et son mouvement dans une approche analytique. Il est formé pour pouvoir éventuellement intégrer à ses séances, selon la situation, des modalités comme du rêve-éveillé-dirigé, des exercices bioénergétiques, des expérienciels type Gestalt, ou du touché. Le protocole est potentiellement évolutif, polymorphe, comme la vie ! 

Une journée d’étude comme celle du 6 novembre dernier avec Serge Tisseron est une excellente occasion de faire connaître l’APO dans notre milieu professionnel. C’était pour moi un grand plaisir de me mettre à l’écoute d’un professionnel talentueux - et médiatique -, d’entendre notre culture APO se frotter à sa culture de psychanalyste éclairé ! Quel plaisir de jouer ensemble ! Un grand merci à toute l’équipe organisatrice, et rendez-vous au 7 mars 2005 pour la deuxième journée d’étude avec Serge Tisseron !

Par Matthieu Langeard, psychothérapeute
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