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Mot de présentation:
Chacun porte en soi des blessures singulières. Mais les personnes qui entreprennent une psychothérapie transformative de longue durée ont en commun une souffrance psychologique souvent induite par les manquements à l’amour parfois sévères qui ont jalonné leur enfance. Si le manque d’amour blesse, est-il juste de considérer que le «supplément d’amour» puisse avoir une portée réparatrice? S’il est impuissant à lui seul à soulager la souffrance, l’amour que le thérapeute porte à son client est un élément indispensable à la relation thérapeutique. Évitant le cliché de «l’amour qui guérit tout», l’auteure tente de comprendre la nature, les exigences et la portée clinique du sentiment sur lequel repose la relation thérapeute-client. Les diverses manifestations de l’expérience affective du thérapeute, tout en demeurant soumises aux exigences de l’éthique et de la déontologie, sont considérées comme des outils au service de la relation.
Cet ouvrage s’adresse aux psychothérapeutes et autres professionnels de la santé mentale – travailleurs sociaux, travailleurs communautaires, infirmiers psychiatriques – ainsi qu’à toutes les personnes intéressées par ce qui est à l’oeuvre dans le soulagement de la souffrance psychologique et le processus de réparation.
Extrait: Chapitre 1
Amour et psychothérapie : une association suspecte
Tenter une réflexion sur la nature du lien affectif qui relie le thérapeute à son client est une entreprise délicate. De manière générale, si la plupart d’entre nous s’entendent pour dire que l’amour occupe une place dans la mosaïque des sentiments qui fondent ce lien, nous avons vite fait de contourner le sujet en ajoutant aussitôt «mais ça ne suffit pas». Nous avons raison, bien sûr. Cependant, notre tendance spontanée à éluder la question témoigne peut-être aussi de notre crainte qu’en donnant trop d'importance à ce thème, nous perdions un peu de notre crédibilité, nous associant à un certain courant «nouvelàgeux» qui se contenterait d’un sirop dilué, à saveur d’ondes positives et de bons sentiments, en lieu et place d’une approche psychothérapeutique digne de ce nom. En d’autres termes, l’amour, ce n’est pas sérieux! Curieux paradoxe pour des personnes qui exercent une profession fondée sur l’humanité et la primauté de la relation.
D’ailleurs, par ce mot, amour, qu’entendons nous exactement? Le terme est ambigu. Il y a tant de façon d’aimer! Amour mystique, amour parental, amour romantique, amour charnel, amour filial et que sais-je encore? Soulignons aussi le fait que, dans notre belle langue française, pourtant si riche, il est surprenant de constater qu’un même mot sert à décrire un sentiment profond à l'égard de nos enfants, nos conjoints, nos amis, notre patrie, Dieu, mais aussi notre inclination pour le soccer, la crème glacée et le cinéma! De plus, comme le faisait remarquer Arnaud Desjardins3 lors d'une causerie, étonnantes aussi certaines perversions du terme, tel le suffixe «phile», qui signifie aimer, associé à certains mots comme «pédo» qui veut dire enfant. Chacun de nous sait que le client ayant été victime du pédophile s’est senti davantage utilisé qu’aimé! De même, comment ne pas être perplexe devant l’association amour et mort dans le terme «nécrophile», décrivant, encore une fois, une perversion sexuelle. Décidément, amour est un mot sur lequel on ne peut se fier! Un mot qui porte son lot de confusions, d’ambiguïtés, un mot aux connotations multiples, un mot grave et banal à la fois, tant servi à toutes les sauces qu’il en devient presque vide de sens.
Par ailleurs, parler de l’amour que le thérapeute porte à son client risque de nous faire verser dans une sorte d’angélisme qui laisserait naïvement sous-entendre que l’amour guérit tout, ou encore que nous, thérapeutes, ne sommes que bon et aimants, n’éprouvant que de nobles sentiments à l’égard de nos clients, évacuant du même coup nos contre-transferts négatifs et les manifestations de nos propres traits pathologiques.
Ajoutons que, et de manière plus prosaïque, il nous faut aussi considérer que nos honoraires sont de plus en plus souvent couverts par des assurances collectives ou privées et que nous exerçons désormais notre métier avec une pression accrue à rendre le client rapidement «fonctionnel». Dans ce contexte donc, nous risquons d’être davantage imprégnés d’un souci exagéré d’efficacité, que par l’élaboration d’un lien, construit lentement sur la base de nos humanités respectives, et qui conduirait plus naturellement à une réflexion sur la notion de l’amour.
Enfin, il y a cet autre danger à associer les termes amour et psychothérapie: le voyant rouge de la séduction et de l’abus sexuel est sensible, nous enjoignant à une prudence extrême, voire paralysante. Nos ordres professionnels émettent d’ailleurs des directives strictes concernant l’intimité du lien entre thérapeutes et clients. Ces directives sont justes et nécessaires et nous ne saurions remettre en question leur bien-fondé, ainsi que notre pleine adhésion au principe qu’elles défendent.
Cependant, pour justes qu’elles soient, ces considérations éthiques ne devraient pas nous dispenser de s'interroger sur la nature de ce lien, pas plus qu’elles ne devraient nous empêcher d’en ressentir toute la complexité et la richesse. Nous aurons peut-être l’impression de marcher sur la corde raide à certains moments. Ce questionnement appelle à une intégrité affective qui exclut le retranchement derrière la déontologie, les théories ou les techniques et nous demande d’être présent à nous-mêmes et à l’autre, dans toute notre humanité et dans ce que celle-ci comporte de grandeurs et de failles. Refuser de considérer l’amour comme un concept qu’il nous faut interroger et définir dans le cadre de notre pratique pourrait être une façon de se mettre à l’abri, en zone de sécurité plus ou moins étanche, mais cela pourrait aussi vouloir dire se couper de la partie la plus réparatrice de la relation psychothérapeutique, c’est-à-dire de notre capacité à aimer le client.
Par Sylvie Dunn
Travailleuse sociale,
Psychothérapeute
Montréal, Québec, Canada
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